Présentation de La Belle Vigne, par Konrad Schreiber
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Nous vous proposons cette semaine les interventions de la journée vigne filmée en décembre dernier au Château Latour.
Une agriculture de demain, régénératrice et productive
Konrad Schreiber présente ici l’idée générale qui préside à la création de La Belle Vigne. Selon lui, l’agriculture qui se prépare à l’échelle mondiale est une agriculture capable de régénérer les sols, la biodiversité et le climat, tout en restant très productive. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’opposer production et écologie, mais de montrer qu’une agriculture bien conçue peut faire les deux à la fois.
Il explique qu’au sein des projets déjà conduits par La Vache heureuse, les résultats obtenus permettent dans certains cas de multiplier par deux la production végétale. Le travail ayant d’abord porté sur les cultures végétales, l’ambition est désormais de transposer cette logique à la vigne, avec l’idée que, si le raisonnement agronomique est juste, les mêmes principes doivent pouvoir s’y appliquer.
La naissance de La Belle Vigne
La Belle Vigne est présentée comme une filiale de La Vache heureuse. Sa naissance s’inscrit dans la continuité d’une dynamique enclenchée à Marciac, autour d’une structure appelée cellule nationale agronomique. Cette cellule a fonctionné comme un regroupement d’expertises variées, associant :
- des vignerons ;
- des spécialistes des mycorhizes ;
- des praticiens des sols vivants ;
- un spécialiste de la taille ;
- Alain Canet ;
- des scientifiques ;
- des techniciens.
L’objectif était d’aller vite face à l’urgence. Konrad Schreiber rappelle avoir fait, avec Alain Canet et les Vignerons indépendants, un tour de France des vignobles. Ce travail de terrain lui a permis de constater l’ampleur des difficultés rencontrées presque partout :
- érosion ;
- pertes de rendement ;
- problèmes de plants et de complantation ;
- maladies mal maîtrisées ;
- dégradation globale du fonctionnement des vignes.
Face à cette situation, la décision a été prise de créer rapidement une structure dédiée, capable d’activer des compétences, des outils de mesure et un réseau d’acteurs.
Les partenaires mobilisés
L’IDEA pour mesurer les résultats
Le premier outil mobilisé est celui des indices IDEA. Konrad Schreiber rend hommage à ses collègues de La Vache heureuse, notamment Anthony et Sophie, avec qui il travaille depuis plusieurs années sur l’[[autonomie protéique]] des élevages. Il souligne que ces travaux permettent aujourd’hui de redresser des élevages en difficulté en quelques années.
Dans ce cadre, l’outil IDEA doit permettre de mesurer les résultats des pratiques agricoles dans la nature. L’enjeu n’est pas seulement d’évaluer des moyens mis en œuvre, mais de juger les effets réels des pratiques sur la régénération des systèmes agricoles.
Selon lui, cet outil repose sur une idée simple : copier le fonctionnement de la nature pour faire de l’agriculture. Il permet d’apprécier le potentiel de régénération d’une ferme ou d’un vignoble à partir des pratiques réellement mises en place.
Vers de terre production pour diffuser le savoir
Le deuxième partenaire clé est Vers de terre production, une initiative à laquelle Konrad Schreiber dit avoir contribué avec notamment François Mulet. Le projet est né avec l’idée de diffuser du savoir agronomique librement, notamment grâce à une chaîne YouTube et à la formation en ligne.
L’objectif est de toucher le plus largement possible le monde agricole par la dématérialisation des contenus et des connaissances. Le projet connaît une forte audience, avec une diffusion gratuite des informations, ce qui permet une large circulation des idées.
Pour Konrad Schreiber, Vers de terre production sera un partenaire important de la diffusion de l’initiative La Belle Vigne. Il insiste aussi sur la place des jeunes dans ce dispositif, qu’il considère essentielle pour la transmission des savoirs.
Arbre et paysage 32 pour l’agroforesterie
Autre partenaire majeur : Arbre et paysage 32, avec Alain Canet. Ce choix est justifié par le fait que cette structure représente, selon lui, l’un des meilleurs réservoirs de savoir-faire en matière d’agroforesterie en France.
L’arbre est appelé à jouer un rôle important dans la vigne. Des plantations commencent déjà à être mises en place dans certaines parcelles. L’objectif est de faire revenir la biodiversité « à tous les étages ». Dans cette perspective, la présence d’un spécialiste reconnu de l’arbre et des systèmes agroforestiers est jugée indispensable.
D’autres partenaires de terrain
Konrad Schreiber cite également plusieurs acteurs engagés dans cette dynamique :
- Château Latour, découvert à l’occasion du projet Vignerons du vivant ;
- les Vignerons indépendants, avec lesquels il a parcouru les vignobles français ;
- la cave viticole de Buzet, où une nouvelle vigne expérimentale vient d’être implantée.
À Buzet, cette nouvelle vigne est décrite comme une vigne « new age », conçue pour comparer de nombreuses modalités :
- hybrides ou non ;
- agroforesterie ou non ;
- travail du sol ou non ;
- sols couverts ou non.
Certaines vignes ont même été plantées directement dans l’herbe, dans une prairie. Le site de Buzet est ainsi présenté comme un véritable observatoire de nouvelles pratiques, avec un démarrage sur des parcelles longtemps en prairie et destinées à passer rapidement vers un mode de conduite sans phyto.
Une organisation fondée sur la recherche-action
La Belle Vigne doit fonctionner sous la forme d’un abonnement par internet, dématérialisé, avec un accompagnement structuré selon un schéma de recherche-action. Cette organisation comprendra :
- des phases de diagnostic ;
- la constitution d’un réseau ;
- la formulation des problématiques ;
- l’organisation du projet ;
- la mise en place de plans d’action ;
- des protocoles expérimentaux ;
- la collecte, la mise en forme et la diffusion des données.
La recherche-action est ici comprise comme une recherche participative avec les paysans, articulée entre outils en ligne et visites sur le terrain pour ceux qui le demanderont.
Les protocoles expérimentaux porteront principalement sur deux grands axes :
- la couverture des sols ;
- la « lutte bio-logique », terme que Konrad Schreiber préfère à celui de lutte biologique.
Il précise en effet qu’il ne s’agit pas simplement d’introduire quelques auxiliaires ou d’afficher une intention, mais de remettre en place la logique de la biologie dans les systèmes de production.
L’hypothèse de départ : des sols couverts et vivants restaurent la fertilité
L’hypothèse principale formulée au démarrage est la suivante : des sols couverts et vivants restaurent la fertilité des sols. Selon Konrad Schreiber, c’est le point de départ à partir duquel de nombreux autres phénomènes positifs peuvent s’enclencher.
Dans les fermes déjà suivies, cela se traduit d’abord par une explosion de la biodiversité. Il note cependant qu’au début du processus, l’arrivée des ravageurs précède souvent celle des auxiliaires, ce qui crée une phase de crise qu’il faut apprendre à gérer. Les pionniers savent déjà, selon lui, travailler avec ce type de dynamique, et l’enjeu est désormais de retrouver ces savoir-faire et de les diffuser.
Une fois les sols vivants et couverts installés, plusieurs effets sont attendus :
- augmentation de la biodiversité ;
- séquestration de carbone ;
- hausse de l’humus ;
- adaptation nécessaire de la fertilisation ;
- progression de l’autofertilité.
Il explique notamment qu’un sol redevenu vivant ne peut plus être fertilisé « n’importe comment ». Certains engrais devront être abandonnés, et il cite en particulier l’ammonitrate, qu’il considère comme très problématique dans ces systèmes.
Les couverts végétaux comme outil central
La restitution des couverts végétaux doit devenir un outil de base de l’autofertilité. Konrad Schreiber donne l’exemple du seigle dans une vigne étroite, notamment en Champagne. Il estime que ce type de pratique peut devenir extrêmement performant.
Il avance même l’hypothèse que des couverts végétaux bien gérés pourraient contribuer à lutter contre le gel, en servant d’écran protecteur. L’idée serait que la gelée blanche s’arrête au-dessus du couvert. Cette hypothèse est encore en cours de travail avec quelques agriculteurs, mais elle fait partie des pistes explorées.
Le problème majeur des sols nus
L’un des messages les plus forts de l’intervention concerne les sols nus. Pour Konrad Schreiber, la totalité de la dégradation des sols est liée à l’action du soleil sur la terre nue. Il s’appuie sur des travaux récents, disponibles selon lui depuis 2015, qui montrent que les sols nus subissent une forte oxydation de la matière organique.
Cela signifie que plus un sol est nu et chauffé par le soleil, plus il perd rapidement la matière organique qu’il contient. À terme, les sols peuvent se transformer en pierre, ce qu’il dit observer déjà dans certaines zones du sud de la France.
Cette oxydation est aussi reliée, dans son raisonnement, à un grand nombre de maladies. Pour y répondre, plusieurs outils doivent être mobilisés :
- les couverts ;
- les litières ;
- les restitutions organiques ;
- les antioxydants ;
- les oligoéléments.
L’idée générale est claire : il faut couvrir les sols en permanence.
La taille, la complantation et le dépérissement
Un autre grand sujet de travail pour La Belle Vigne sera la taille. Konrad Schreiber estime qu’elle constitue probablement l’un des principaux facteurs du dépérissement des vignes.
Il évoque également l’importance de l’enracinement et de la capacité de la vigne à résister aux coups durs, par exemple après un épisode de gel. Une vigne bien enracinée dans un système vivant serait, selon lui, plus résiliente.
L’adaptation de la plantation et la complantation feront aussi partie des sujets travaillés, avec l’apparition de nouvelles techniques.
Réhabiliter le pulvérisateur pour sortir de la chimie
Konrad Schreiber aborde aussi la question du pulvérisateur. Selon lui, il y a aujourd’hui une forte stigmatisation de cet outil, au point qu’il devient presque impossible de défendre son usage, même en agriculture biologique.
Pour lui, cette situation est problématique : il ne s’agit pas d’abandonner l’outil en lui-même, mais de supprimer la chimie qu’il sert à appliquer. Le projet de La Belle Vigne doit ainsi permettre de protéger les vignerons dans une trajectoire de progrès vers une vigne avec peu ou pas de pesticides.
Cette évolution doit aussi contribuer à construire une nouvelle image du développement agricole.
Le lancement opérationnel de La Belle Vigne
La présence de Konrad Schreiber lors de cette intervention marque le démarrage officiel du projet. Il annonce qu’au 1er janvier 2020, le site internet doit être accessible, avec :
- un abonnement en ligne ;
- une offre de type « La Belle Vigne connect » ;
- une hotline téléphonique ;
- l’embauche prévue de deux techniciens.
Ces techniciens auront des rôles complémentaires :
- l’un sur le suivi technique de la recherche-action, la mesure des résultats et l’animation du réseau ;
- l’autre sur la conduite de la vigne, avec une formation assurée par Marceau.
Couvrir, produire et penser le carbone comme culture
Dans la suite de l’échange, Konrad Schreiber revient plus largement sur l’idée de couvrir, produire et penser le carbone comme culture. Il insiste sur le fait que le grand problème de l’agriculture actuelle est celui des sols nus.
Avec le changement climatique, il explique que les saisons s’effacent au profit d’une alternance entre périodes sèches et épisodes de pluies très violentes, comparables à des épisodes méditerranéens. Dans ce contexte, les sols laissés nus subissent :
- battance ;
- ruissellement ;
- érosion ;
- perte de fertilité ;
- pollution des rivières.
Il montre que l’eau chargée de terre emporte avec elle la richesse des paysans :
- matières organiques ;
- argiles ;
- phosphore ;
- éléments fertilisants ;
- pesticides éventuels.
Selon lui, empêcher les pesticides de se retrouver dans l’eau ne suffit pas si l’on continue à laisser partir les sols eux-mêmes.
Le compost critiqué dans les systèmes travaillés
Konrad Schreiber prend aussi position contre l’idée selon laquelle le compost serait systématiquement l’alpha et l’oméga de l’agriculture. Il affirme qu’un compost utilisé dans un système avec travail du sol et lutte permanente contre les plantes revient à lutter contre la production de carbone.
Il va jusqu’à dire que le compost est sans doute l’un des plus mauvais produits inventés pour l’agriculture, dans ces conditions-là, parce qu’il peut conduire à fabriquer des sortes de « parpaings » dans le sol, au lieu de restaurer une fertilité vivante.
Le modèle de la nature : produire, utiliser, recycler
Le cœur du raisonnement de Konrad Schreiber est de s’appuyer sur un modèle circulaire inspiré de la nature. Une plante pousse grâce :
- à l’énergie solaire ;
- au CO2 de l’air ;
- à la photosynthèse.
Elle produit de la biomasse, utilisée par la société et par les mangeurs de plantes. Les résidus et déchets retournent ensuite au sol, qui fonctionne comme une unité de recyclage transformant la matière organique en éléments réutilisables.
Il résume cela comme un cycle simple :
- produire ;
- utiliser ;
- recycler.
Dans ce système, le CO2 n’est pas vu comme un problème pour le paysan, mais comme une ressource essentielle, puisqu’il est la matière première de la production végétale.
Le miracle du carbone et de la fertilité
Konrad Schreiber développe ensuite ce qu’il appelle le miracle du carbone. Il explique qu’une végétation spontanée comme le chénopode, l’amarante, l’ambroisie ou le datura peut avoir un rôle agronomique utile, en particulier pour pomper les nitrates, qu’il considère comme des poisons pour la biologie du système.
Ces plantes produisent de la biomasse carbonée, qui est ensuite enrichie par des bactéries fixatrices libres de l’azote de l’air. Cette matière est consommée par toute une faune du sol, notamment les vers de terre, puis transformée par les chaînes biologiques successives en :
- éléments minéraux rapidement disponibles ;
- humus stable ;
- structure du sol.
Le raisonnement repose sur l’idée que plus on nourrit le sol avec du carbone, plus on produit. Le carbone devient ainsi l’intrant principal de la fertilité.
La prairie multiespèces comme modèle
Pour comprendre un système productif sans pesticides, Konrad Schreiber prend l’exemple de la prairie multiespèces. C’est, selon lui, le seul système agricole déjà capable de fonctionner à haut niveau sans pesticides.
Cette prairie repose sur quelques principes :
- diversité d’espèces, avec graminées, légumineuses et autres plantes ;
- sol toujours couvert ;
- absence de travail du sol ;
- racines toujours actives ;
- absence de lumière directe sur le sol nu.
Il insiste sur un point déterminant : dans une telle prairie, environ 60 % du rendement total retourne au sol. Cette « ration du sol » nourrit le fonctionnement biologique et assure la fertilité du système.
Le trèfle blanc y joue un rôle essentiel comme moteur azote, à condition de fleurir. Le système devient alors autonome en azote, très riche en vers de terre et en activité biologique, avec un recyclage permanent des éléments et une structuration biologique du sol.
L’objectif pour la vigne est donc clair : copier le fonctionnement de la prairie pour construire des vignes autofertiles.
Mettre du carbone partout
Konrad Schreiber élargit ensuite la démonstration à d’autres systèmes :
- vignes couvertes ;
- vergers couverts dès la plantation ;
- maïs semé dans des systèmes riches en biomasse ;
- élevages de La Vache heureuse ;
- maraîchage sur sol vivant.
En maraîchage sur sol vivant, il explique que le sol peut être nourri uniquement avec du carbone, par exemple sous forme de paille, et produire pourtant des rendements élevés. Il cite des exemples de betteraves atteignant 100 tonnes avec la paille comme intrant principal.
Il souligne que ce modèle intéresse particulièrement les jeunes, qui s’y installent désormais plutôt qu’en maraîchage conventionnel, et que le manque de compétence institutionnelle sur ces sujets l’a conduit à renforcer la diffusion du savoir via Vers de terre production.
Mesurer le stockage de carbone
Konrad Schreiber insiste enfin sur la nécessité de mesurer. Dans les travaux déjà menés, il compare des systèmes à sols nus, toujours travaillés et peu couverts, à des systèmes de plus en plus couverts et de moins en moins perturbés.
Les résultats qu’il avance sont les suivants :
- un sol nu perd en moyenne environ 300 kg de carbone par hectare et par an ;
- un sol couvert gagne environ 600 kg de carbone par hectare et par an.
L’écart entre les deux pratiques représente donc environ une tonne de carbone par hectare et par an, sans même que les systèmes soient encore optimisés.
Pour lui, cela montre qu’il existe des marges énormes d’amélioration, et que la plante est le capteur de carbone le plus efficace, le plus économique et le plus rentable pour la société.
Copier la nature pour faire de l’agriculture
En conclusion, Konrad Schreiber résume sa démarche par une formule : copier la nature pour faire de l’agriculture. Le projet La Belle Vigne s’inscrit dans cette logique. Il s’agit de remettre en route un cycle de durabilité fondé sur :
- la couverture permanente des sols ;
- la production de biomasse ;
- le recyclage biologique ;
- l’augmentation de la fertilité ;
- la réduction des pesticides ;
- la mesure des résultats réels.
Pour lui, c’est cette approche qui doit guider l’avenir de la viticulture, avec en ligne de mire une vigne plus fertile, plus résiliente, plus autonome et capable de mieux communiquer sur ce qu’elle apporte aux sols, à la société et au climat.