Quand le paysan domestique la forêt, avec Geneviève Michon
![]()
Pendant le confinement, Ver de Terre Production propose de diffuser des webinaires avec vos intervenants préférés !
Aujourd'hui, on continue le cycle avec Geneviève Michon sur la paysan qui domestique la forêt.
Avec Arbre & Paysage 32 et Pour une Agriculture du Vivant.
Introduction
Cette intervention, proposée dans le cadre des « rendez-vous de l’agroécologie », accueille Geneviève Michon, chercheuse à l’IRD en ethnobotanique. Depuis le Maroc, au pied de l’Atlas, elle propose une promenade dans les paysages agroforestiers marocains pour montrer à quel point les arbres paysans, et en particulier les arbres taillés en trogne, structurent les territoires, les pratiques agricoles et pastorales, ainsi que les économies rurales.
L’objectif est de parler de forêts domestiques, c’est-à-dire de forêts habitées, utilisées, travaillées et intégrées de longue date dans la sphère domestique des sociétés paysannes. Le propos insiste sur une idée forte : au Maroc, comme dans bien d’autres régions du monde, une grande partie des forêts a été domestiquée, non pas forcément par plantation, mais par l’usage, la taille, la protection des rejets, la circulation des troupeaux, l’ouverture de chemins et l’organisation sociale des droits.
Geneviève Michon et son domaine de recherche
Geneviève Michon est chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), en ethnobotanique. Elle travaille sur les relations entre les sociétés humaines, les plantes et les formations végétales.
Ses travaux l’ont conduite :
- en Asie du Sud-Est, notamment en Indonésie pendant une quinzaine d’années ;
- en Afrique subsaharienne ;
- en Méditerranée, en particulier en Corse, au Maroc, avec quelques incursions en Tunisie et en Espagne.
Elle rappelle également que le travail présenté ici sur le Maroc est un travail collectif, mené avec des partenaires marocains, et en particulier avec le botaniste et écologue Mohamed Alifriqui de l’université de Marrakech. Elle insiste sur ce point : ce n’est pas un travail individuel, mais le résultat de collaborations de recherche.
Le Maroc, un grand pays agroforestier
L’intervention commence par un rappel important : le Maroc ne se réduit pas à des dunes et au désert. Le pays est largement montagneux, et ces montagnes sont riches en arbres. On trouve aussi des arbres bien au-delà des zones montagnardes, jusque dans les marges sahariennes.
Cette réalité est souvent sous-estimée. Pourtant, le Maroc offre une très grande diversité de systèmes agroforestiers paysans, parmi lesquels :
- les oasis ;
- les terroirs à oliviers, noyers, amandiers ou caroubiers ;
- les parcs agroforestiers à arganiers ;
- les parcours arborés à pistachiers de l’Atlas, frênes, chênes, genévriers ou acacias.
L’ensemble forme une mosaïque de paysages où les arbres jouent un rôle fondamental dans l’alimentation des troupeaux, l’organisation des cultures, la production de bois, la régulation de l’eau et la stabilité des territoires.
Les oasis, systèmes agroforestiers entièrement cultivés
Avant d’aborder les composantes dites « sauvages » ou spontanées, Geneviève Michon commence par évoquer les systèmes agroforestiers entièrement cultivés que sont les oasis.
La domestication de l’eau
Une oasis commence d’abord par la domestication de l’eau. Sans contrôle de l’eau, il n’y a pas d’oasis au Maroc. Les pluies sont insuffisantes, et même les oliviers ont besoin d’eau pour croître et produire.
Cette domestication de l’eau suppose :
- aller chercher l’eau ;
- la canaliser ;
- la distribuer ;
- organiser techniquement et socialement son partage.
Il s’agit d’une gestion très sophistiquée, à la fois technique et collective. Sans gestion commune de l’eau, le système ne fonctionne pas.
Parmi les dispositifs évoqués figurent les galeries drainantes (khettaras), qui captent les nappes phréatiques au pied de l’Atlas et amènent l’eau jusqu’aux villages par des galeries en pente très douce. Ces systèmes peuvent s’étendre sur plusieurs kilomètres.
La structure en étages des oasis
Dans les oasis sahariennes, la canopée est souvent assurée par le palmier dattier. Geneviève Michon rappelle qu’il n’existe pas réellement de palmier dattier sauvage au sens courant : l’ancêtre du dattier cultivé n’est plus présent comme tel, et les dattiers que l’on trouve hors oasis sont en général des échappés de culture.
Le dattier a besoin d’avoir « les pieds dans l’eau et la tête au soleil ». L’oasis constitue donc une sorte de milieu artificiellement créé pour lui permettre de pousser.
Dans ces systèmes, on trouve :
- en étage supérieur : les palmiers dattiers ;
- en étage intermédiaire : des arbres fruitiers comme les amandiers, pêchers, grenadiers, oliviers ;
- en étage inférieur : des cultures annuelles, céréales, légumes ou luzerne.
Les oasis de montagne
Le terme « oasis » ne concerne pas seulement les palmeraies du Sud ; il s’applique aussi aux oasis de montagne, souvent organisées autour de l’olivier.
Dans ces oasis de montagne :
- les oliviers structurent le paysage ;
- l’eau est distribuée par des réseaux collectifs, comme les seguia ;
- on cultive des céréales et des légumes ;
- les troupeaux y circulent également.
Ces paysages associent donc de façon étroite :
- arbres ;
- cultures ;
- élevage ;
- organisation collective de l’eau.
Geneviève Michon insiste sur le haut niveau de sophistication de ces systèmes, sur la diversité des savoirs locaux et sur leur caractère profondément agroécologique. Elle rapporte d’ailleurs l’intervention de Mohamed Alifriqui dans un séminaire sur l’agroécologie des oasis : avant de venir expliquer aux Marocains ce qu’est l’agroécologie, il faudrait déjà observer ce qui existe, car ces systèmes en sont des formes particulièrement abouties en milieu aride.
Les forêts domestiques et les arbres spontanés intégrés aux systèmes paysans
Après les oasis, l’exposé se tourne vers les composantes arborées spontanées, dites parfois « sauvages », mais qui sont en réalité largement conservées, protégées, taillées et intégrées aux systèmes agraires.
Geneviève Michon distingue plusieurs grandes zones :
- dans le Rif : chêne-liège, oléastre, pistachiers, myrtes et végétation méditerranéenne ;
- dans le Moyen Atlas et le Haut Atlas : chênes verts, genévriers, frênes ;
- dans le sud-ouest atlantique : l’arganeraie ;
- dans l’Oriental : les pistachiers de l’Atlas ;
- dans les bordures sahariennes : l’acacia.
Ces arbres spontanés, souvent taillés en trogne, accompagnent l’économie agro-sylvo-pastorale.
Le rôle central des trognes dans l’économie agro-sylvo-pastorale
Geneviève Michon rappelle une idée essentielle : les animaux domestiques ne mangent pas seulement de l’herbe. Dès qu’ils le peuvent, vaches, moutons et chèvres consomment aussi les feuilles, les fruits, les jeunes rameaux et parfois l’écorce des arbres.
Dans les régions où le tapis herbacé est maigre du fait des conditions climatiques, le fourrage arboré est donc fondamental. Et pour augmenter la production de fourrage d’un arbre, une des meilleures solutions est la trogne.
Au Maroc, contrairement à de nombreuses régions d’Europe où ces pratiques ont fortement reculé, les trognes sont encore :
- entretenues ;
- productives ;
- pleinement intégrées aux systèmes de vie.
Elles fournissent :
- du fourrage ;
- du bois de feu ;
- des perches ;
- des poutres ;
- une protection des cultures ;
- une structure paysagère.
Le pistachier de l’Atlas
Le pistachier de l’Atlas (Pistacia atlantica) est présenté comme l’un des grands arbres paysans du Maroc, et même comme un « roi de la trogne ».
On le rencontre :
- dans les montagnes ;
- dans les plaines ;
- dans les zones arides de l’Oriental ;
- dans les oasis de montagne.
Il ne s’agit pas du pistachier producteur des pistaches de consommation courante, mais bien du pistachier de l’Atlas.
Un arbre omniprésent
Le pistachier de l’Atlas est intégré à de nombreux terroirs. Il peut être :
- taillé en trogne ;
- taillé « en monde » ;
- maintenu dans des systèmes de parcours ou dans des espaces cultivés.
Il participe à la productivité des agroécosystèmes, y compris sur des terrains très pauvres, caillouteux ou karstiques.
Un rôle agronomique visible
Dans certains terroirs très secs et pierreux, on observe des cultures d’orge au pied des pistachiers. La différence de vigueur des cultures sous l’influence de l’arbre est visible : l’orge est nettement plus développée à proximité immédiate de la couronne.
Dans ces systèmes, les pistachiers sont gérés selon des rythmes de taille variables. Ils ne sont pas taillés tous les ans : selon les cas, on intervient plus ou moins fréquemment, en fonction de la sécheresse, de l’état des ressources et des besoins en fourrage.
Quand la sécheresse est trop forte et que les cultures annuelles ne donnent presque rien, l’arbre devient la réserve essentielle, la garantie.
Les frênes du Haut Atlas
Le frêne dimorphe et le frêne oxyphylle occupent une place très importante dans certains terroirs du Haut Atlas. Ils y structurent de véritables paysages bocagers.
Des bocages de montagne
Dans les pentes du Haut Atlas, les frênes sont souvent situés :
- au bord des terrasses ;
- dans les parcelles ;
- en accompagnement des cultures.
Ils sont taillés de différentes façons :
- en trogne ;
- en « monde » ;
- selon des formes adaptées à la production de fourrage, de perches ou de poutres.
Ces terroirs sont particulièrement riches. On y trouve aussi :
- des oliviers ;
- des chênes-lièges ;
- des caroubiers ;
- des figuiers.
Le cas exemplaire du frêne dimorphe
Geneviève Michon insiste particulièrement sur un système agroforestier étudié en détail par Mohamed Alifriqui et Didier Genin, sur un plateau karstique du Haut Atlas central. Dans cet environnement très pauvre, un véritable parc à frênes a permis à des groupes pastoraux de se sédentariser.
Le frêne dimorphe y est un arbre absolument central.
Il produit :
- du fourrage foliaire ;
- des fruits consommés par les animaux ;
- des perches pour les toits des maisons ;
- des poutres de charpente.
Une gestion très élaborée
Les tailles s’organisent selon plusieurs temporalités :
- tous les 5 à 6 ans environ : production de fourrage ;
- sur 10 à 15 ans : production de perches ;
- sur près de 30 ans : production de poutres.
L’arbre est donc géré de façon à répondre à plusieurs besoins simultanés.
Un point particulièrement remarquable est la gestion de la régénération. Lorsque plusieurs jeunes tiges apparaissent dans un même espace, on peut :
- les laisser pousser ensemble ;
- les réunir progressivement ;
- les faire se souder en un tronc unique.
Cette pratique permet de constituer des troncs puissants et productifs à partir de plusieurs germinations ou rejets.
Une cohabitation réussie entre arbres et troupeaux
Ce système montre qu’il est parfaitement possible d’avoir :
- de l’élevage, y compris caprin ;
- des arbres ;
- une régénération ;
- une forte productivité.
Cela contredit directement l’idée simpliste selon laquelle la chèvre serait nécessairement « l’ennemie de l’arbre ». Tout dépend des pratiques, de la gestion et de l’organisation sociale.
Les chênes verts et les chênes-lièges
Les chênes verts et les chênes-lièges sont également très présents dans les montagnes marocaines.
Des forêts pâturées et taillées
Dans le Moyen Atlas et le Rif notamment, ces arbres sont exploités pour :
- le fourrage ;
- le parcours des troupeaux ;
- le bois ;
- pour le chêne-liège, la récolte du liège dans certaines régions.
Les chênes peuvent être taillés en trogne pour produire du fourrage. Là encore, la taille accompagne l’usage pastoral.
Des terroirs agricoles arborés
Dans certains paysages agricoles, les chênes verts structurent des terroirs cultivés, avec des champs d’orge et des espaces de parcours. Dans d’autres cas, ils forment de véritables forêts de parcours où, lorsque l’herbe vient à manquer, on coupe des branches pour nourrir directement les animaux.
Le feuillage peut aussi être collecté et ramené au village pour alimenter les bovins maintenus en stabulation.
Le thuya
Le thuya est fréquent dans certaines zones situées entre la côte atlantique et les premiers reliefs. Il peut jouer un rôle comparable à celui du frêne dans les terroirs agroforestiers de montagne.
Souvent taillé « en monde », il sert :
- à l’alimentation des troupeaux ;
- à la production de bois de feu.
Il est intégré aux champs de céréales et aux parcours, et contribue lui aussi à la structure paysagère des terroirs.
Le genévrier thurifère
Le genévrier thurifère est l’arbre des hautes altitudes du Haut Atlas et du Moyen Atlas. On le trouve généralement au-dessus de 1500 à 1800 mètres, jusqu’à 2500 mètres.
Un arbre essentiel en altitude
Dans ces zones de montagne, c’est souvent le dernier grand arbre encore présent dans les parcours. Il est utilisé pour :
- le fourrage ;
- le bois de feu ;
- le bois de construction.
Il peut être fortement taillé et prendre des formes spectaculaires.
Entre dégradation et bonne gestion
Geneviève Michon souligne qu’on montre souvent les genévriers les plus dégradés pour accuser les pasteurs de détruire la forêt. Or il existe aussi des terroirs où le genévrier thurifère est bien géré et continue à produire durablement.
Là encore, tout dépend :
- des règles locales ;
- de la gestion collective ;
- des pratiques pastorales ;
- des modalités d’accès aux ressources.
Plusieurs productions sur un même arbre
Comme pour les frênes, un genévrier bien géré peut fournir :
- du fourrage sur les parties basses ;
- des perches verticales pour la construction sur les parties laissées en croissance.
Quelques arbres suffisent alors à fournir le bois nécessaire à la construction d’une maison.
L’arganier, une forêt entièrement domestiquée
L’arganier occupe une place majeure dans l’exposé. Geneviève Michon défend une thèse forte : l’arganier est un arbre entièrement domestiqué, même s’il n’est pas forcément planté.
Elle rappelle que la domestication ne commence pas forcément par la plantation ; elle commence aussi par :
- la sélection ;
- la protection ;
- la taille ;
- la conduite de l’arbre ;
- l’organisation des usages.
L’arganeraie, un immense territoire habité
L’arganeraie s’étend :
- d’Essaouira à Tiznit ;
- de la côte atlantique jusqu’aux piémonts de l’Atlas ;
- et jusque dans certaines marges sahariennes.
Elle couvre environ 800 000 hectares et abrite plus de 2 millions de personnes.
Il s’agit d’une immense forêt domestique, façonnée par les agro-pasteurs au fil du temps.
La fabrication de l’arbre
Les belles formes d’arganiers à tronc unique au milieu des champs ne sont pas des formes « naturelles ». Les jeunes arganiers produisent souvent plusieurs tiges. Pour obtenir un arbre à tronc unique et couronne haute, les paysans :
- sélectionnent une tige ;
- coupent les branches latérales indésirables ;
- protègent la jeune pousse ;
- conduisent progressivement la forme.
Sans ce travail, on obtient plutôt des formes buissonnantes ou multitroncs.
Cette conduite est donc une véritable sylviculture paysanne.
L’arganier dans les champs
Dans les parcelles cultivées, l’arganier est conservé notamment pour :
- la production de noix ;
- la fabrication de l’huile d’argan ;
- la coexistence avec les cultures.
Ces arbres peuvent avoir une forte production fruitière, aujourd’hui valorisée à travers :
- l’usage domestique ;
- les coopératives ;
- les circuits industriels.
L’arganier dans les parcours
L’arganier est aussi un arbre de parcours. Dans ces espaces, les chèvres montent dans les arbres pour consommer feuilles et fruits. Contrairement à l’image simpliste souvent diffusée, il ne s’agit pas d’un désordre généralisé, mais d’un système géré.
Selon les lieux et les fonctions :
- certains arganiers sont conduits en arbre haut pour protéger les cultures ;
- d’autres sont maintenus avec des branches basses et horizontales pour favoriser le pâturage ;
- des escaliers de pierre peuvent même être aménagés pour faciliter l’accès des chèvres.
Il existe aussi des zones de parcours inter-villageoises, où les arbres sont plus fortement pâturés. Ces formations, parfois peu esthétiques, jouent néanmoins un rôle territorial essentiel en servant de zone de délestage pour les troupeaux pendant certaines périodes, notamment pendant la récolte des noix.
Les haies et formes plessées d’arganier
L’arganier peut aussi être utilisé pour fabriquer des structures défensives comparables à des haies plessées. Les branches sont orientées, abaissées, entrelacées, de manière à former des barrières végétales denses, parfois impénétrables.
Quand ces structures sont soumises au passage répété des troupeaux, elles développent une base très dense faite de petites feuilles coriaces et épineuses.
L’acacia des bordures sahariennes
Dans les marges sahariennes, c’est l’acacia qui joue le rôle principal.
Des travaux mentionnés dans l’exposé, notamment ceux de Julien Blanco, montrent que l’on retrouve avec l’acacia des logiques proches de celles observées pour l’arganier :
- diversité des formes ;
- conduite des jeunes arbres ;
- gestion différenciée selon les espaces ;
- articulation entre parcours et cultures.
L’acacia sert :
- au pâturage des chameaux, moutons et chèvres ;
- à l’alimentation en saison sèche ;
- à la structuration de parcs agroforestiers dans les bas-fonds temporairement cultivés en céréales.
Là aussi, les fruits et le feuillage de l’arbre jouent un rôle déterminant dans l’alimentation du bétail lorsque les ressources herbacées manquent.
Des paysages construits par la technique et par le social
Un des messages majeurs de l’intervention est que ces paysages ne sont pas seulement le résultat de techniques de taille. Ils reposent aussi sur des organisations sociales complexes.
Les structures observées dans les terroirs dépendent :
- des droits de propriété ;
- des droits d’usage ;
- des règles collectives ;
- des échelles de gestion (famille, lignage, tribu, fractions de tribu).
Ces systèmes combinent donc :
- des pratiques techniques fines ;
- des règles sociales de répartition, d’accès et de contrôle.
Les mises en défens : les agdals
Parmi les formes de gestion collective, Geneviève Michon évoque les agdals, c’est-à-dire des mises en défens temporaires ou permanentes de certaines portions de forêt.
Dans le Haut Atlas, des zones à genévrier peuvent ainsi être protégées :
- pour servir de réserve fourragère en hiver ;
- pour fournir du bois à des usages particuliers ;
- pour protéger les villages ou les cultures contre les éboulements ou les chutes de pierres.
Ces espaces montrent que la gestion paysanne ne se réduit pas à l’usage immédiat : elle intègre aussi la réserve, la défense et l’anticipation.
Les menaces qui pèsent sur ces systèmes
Geneviève Michon termine son exposé en détaillant les principales menaces pesant sur les arbres paysans et les forêts domestiques du Maroc.
Les menaces climatiques
La baisse des pluies est une menace réelle. Certaines années, les arganiers restent gris et défoliés très longtemps faute de pluies suffisantes. Dans les montagnes, la diminution des ressources végétales accentue la pression sur les arbres.
Le changement climatique se combine aux pratiques locales, parfois en aggravant des situations déjà fragiles.
Les excès de taille ou de prélèvement
Dans certains territoires, on observe :
- des tailles trop intensives ;
- des coupes désordonnées ;
- des prélèvements de bois ou de fourrage trop fréquents.
Ces situations sont souvent liées à une régulation sociale insuffisante ou affaiblie.
Le vieillissement et les difficultés de régénération
Dans certains endroits, la régénération devient difficile :
- manque de pluie ;
- sols appauvris ;
- érosion ;
- pression pastorale excessive ;
- affaiblissement des règles de protection.
Cependant, la situation n’est pas uniforme : dans d’autres lieux, la régénération existe bel et bien.
Les mutations du pastoralisme
Les grands troupeaux venant du sud, appartenant parfois à des propriétaires puissants et bien connectés, peuvent exercer une pression forte sur certains territoires. Ils sont plus difficiles à contrôler que les petits troupeaux locaux intégrés à des systèmes de règles établies.
L’urbanisation et l’agriculture intensive
Autour d’Agadir et dans la plaine du Souss, de très belles arganeraies ont été détruites pour laisser place :
- à l’urbanisation ;
- aux vergers intensifs ;
- aux serres de légumes d’exportation.
Cette agriculture capitalisée pompe les nappes phréatiques, détruit les arbres et fragilise durablement les milieux.
Le même phénomène menace aussi les oasis, autour desquelles des investisseurs installent :
- des forages ;
- des palmeraies modernes ;
- des vergers irrigués ;
- parfois même des bananeraies.
Le statut forestier des arbres
Un problème majeur tient au statut juridique de nombreux arbres spontanés, considérés comme relevant du domaine forestier. Cela signifie que, théoriquement, les paysans n’ont pas toujours le droit de les couper ni même de les gérer comme ils le font.
Ce décalage entre le droit officiel et les pratiques réelles crée une insécurité permanente et fragilise la légitimité des gestionnaires locaux.
L’ouverture des terres collectives à l’investissement privé
Les espaces de parcours, souvent terres collectives, sont aujourd’hui menacés par leur ouverture à l’investissement privé. Geneviève Michon y voit une menace directe contre les systèmes agro-sylvo-pastoraux, en particulier autour des oasis et dans les zones encore vivantes.
Ce qu’il faudrait faire
Pour Geneviève Michon, tout n’est pas perdu. Les structures, les savoirs et les pratiques existent encore. Mais il faudrait un véritable soutien.
Un soutien scientifique
Il faudrait :
- étudier davantage ces systèmes ;
- mesurer leurs productions ;
- documenter leur valeur agronomique, écologique et sociale ;
- chiffrer ce qu’ils apportent réellement.
Un soutien politique
Il faudrait cesser de considérer ces formes d’agriculture comme archaïques. Au contraire, elles constituent des bases solides pour une agriculture durable, productive et adaptée aux milieux difficiles.
Un soutien technique
Plutôt que d’imposer des variétés ou des modèles extérieurs inadaptés, il faudrait travailler à partir :
- des espèces locales ;
- des pratiques paysannes ;
- des besoins réels des habitants.
Un soutien institutionnel
Cela suppose :
- revoir le statut des arbres ;
- revoir le statut des terres collectives ;
- reconnaître la légitimité des populations locales comme gestionnaires ;
- faire confiance aux savoirs paysans.
Une meilleure valorisation des produits
Enfin, il faudrait valoriser les produits issus de ces systèmes pour ce qu’ils sont réellement : des produits de l’agroécologie et de l’agroforesterie.
Cela concerne notamment :
- l’huile d’argan ;
- les amandes ;
- les produits du pastoralisme ;
- plus largement, les productions issues des forêts domestiques.
Conclusion
L’exposé de Geneviève Michon montre que le Maroc est riche de systèmes agroforestiers complexes, anciens et toujours vivants, dans lesquels les arbres spontanés, souvent taillés en trogne, jouent un rôle central.
Ces arbres :
- nourrissent les troupeaux ;
- fournissent du bois ;
- structurent les paysages ;
- rendent possible l’agriculture dans des milieux difficiles ;
- soutiennent des sociétés rurales entières.
Loin d’être des reliques du passé, ces systèmes offrent des leçons majeures pour penser l’agroécologie contemporaine, en particulier face aux crises climatiques, hydriques et sociales.
Le message final est clair : il ne s’agit pas d’expliquer aux paysans marocains ce qu’est l’agroécologie, mais de reconnaître que beaucoup de ses formes les plus abouties sont déjà là, dans leurs pratiques, leurs arbres et leurs forêts domestiques.