Semis-direct & agriculture triplement performante, avec Christian Abadie

De Triple Performance
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Sur sa ferme de polyculture-élevage d’une centaine d’hectares, Christian Abadie présente plus de vingt ans de semis direct sous couvert végétal, dans des sols de boulbènes très fragiles. Après avoir constaté une forte baisse de la matière organique en système labouré, il a basculé dès 2001 vers un modèle fondé sur la couverture permanente des sols, la diversité des couverts et l’autonomie alimentaire du troupeau. Maïs, soja, blé, triticale, orge et avoine sont intégrés dans un système où les mélanges multi-espèces améliorent productivité, santé des cultures et maîtrise des adventices. Il montre aussi l’intérêt de couverts maintenus jusqu’au semis pour produire davantage de biomasse, limiter le ruissellement et renforcer la séquestration du carbone. Appuyé sur des résultats de terrain et d’expérimentation, Christian Abadie défend une agriculture “triplement performante” : productive, autonome et plus sobre en intrants.

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Résumé
Sur sa ferme de polyculture-élevage d’une centaine d’hectares, Christian Abadie présente plus de vingt ans de semis direct sous couvert végétal, dans des sols de boulbènes très fragiles. Après avoir constaté une forte baisse de la matière organique en système labouré, il a basculé dès 2001 vers un modèle fondé sur la couverture permanente des sols, la diversité des couverts et l’autonomie alimentaire du troupeau. Maïs, soja, blé, triticale, orge et avoine sont intégrés dans un système où les mélanges multi-espèces améliorent productivité, santé des cultures et maîtrise des adventices. Il montre aussi l’intérêt de couverts maintenus jusqu’au semis pour produire davantage de biomasse, limiter le ruissellement et renforcer la séquestration du carbone. Appuyé sur des résultats de terrain et d’expérimentation, Christian Abadie défend une agriculture “triplement performante” : productive, autonome et plus sobre en intrants.


Présentation de la ferme

Christian Abadie présente son expérience sur une ferme de polyculture-élevage. À l’origine, il y avait un élevage laitier, abandonné l’année précédente, puis remplacé par un élevage de daims croisés avec des bovins. L’exploitation compte environ une centaine d’hectares.

Les cultures principales sont le maïs, le soja et les céréales à paille. Il s’agit moins de blé seul que de mélanges associant blé, triticale, orge et avoine. Toute la production est utilisée pour l’atelier d’engraissement.

Dans les couverts végétaux, la diversité est privilégiée. Christian Abadie souligne que, l’année précédente, un mélange de plusieurs espèces a été plus productif qu’un blé pur, avec un écart de rendement de 20 quintaux de plus, accompagné d’un meilleur état sanitaire.

Un sol qui ne doit jamais rester nu

L’un des principes majeurs mis en avant est que le sol doit toujours être couvert, voire avec des doubles couverts. Cette idée, répétée depuis le début de la rencontre selon l’intervenant, est centrale dans son système.

L’objectif est :

  • de séquestrer un maximum de carbone ;
  • de bénéficier de tous les avantages agronomiques liés à la couverture permanente du sol ;
  • de protéger les sols fragiles de l’exploitation.

L’atelier d’engraissement et la recherche d’autonomie

L’atelier d’engraissement concerne des génisses et des taurillons Blonds d’Aquitaine. Au moment de l’intervention, il compte 400 places, avec un passage prochain à 500 places.

L’idée directrice est de travailler en autonomie complète pour l’élevage. Christian Abadie explique que même la protéine n’est désormais plus achetée, car l’exploitation parvient à équilibrer la ration grâce à un traitement des céréales. Il précise cependant qu’il ne développe pas ce point, le concepteur du procédé devant intervenir ultérieurement.

La ferme fonctionne avec deux UTH, auxquelles doit s’ajouter le retour du fils sur l’exploitation.

Des sols fragiles et un passage précoce au semis direct

Les sols de la ferme sont décrits comme très fragiles. Ce sont des boulbènes peu profondes, avec des débits de chantier très faibles. L’exploitation est conduite en semis direct sous couvert végétal depuis 2001.

Christian Abadie précise qu’il n’y a plus de fongicides ni d’insecticides depuis déjà un certain temps. Même l’usage des herbicides a été fortement revu à la baisse.

Il cite plusieurs personnes qui l’ont accompagné ou inspiré dans sa trajectoire :

Il mentionne aussi l’importance, plus récemment, de l’accompagnement de Frédéric Thomas, qui l’a aidé à mieux comprendre à quel point le couvert végétal peut servir à contrôler les adventices.

Historique de l’évolution du système

Christian Abadie s’est installé en 1983 sur une ferme qui comptait alors 3 % de matière organique. Après une vingtaine d’années de labour, il constate une baisse de 1,5 point de matière organique. Pour lui, ce constat a été déterminant : il fallait arrêter ce système.

Il explique avoir eu la chance, à cette période, de rencontrer des agronomes et praticiens qui l’ont convaincu qu’il fallait changer radicalement de pratiques. Il ne parle pas d’une transition progressive : il dit être passé directement du labour au semis direct sous couvert. Les deux ou trois premières années ont été difficiles, faute d’accompagnement, mais la situation s’est ensuite redressée.

Parmi les étapes importantes de cette évolution :

  • en 2013, le passage au semis du maïs à 40 cm d’écartement, ce qui a permis à la fois d’augmenter le rendement et de mieux contrôler l’enherbement ;
  • quelques années plus tard, la mise en place de l’agroforesterie ;
  • en 2016, la création de l’atelier d’engraissement, d’abord comme transition avec l’élevage laitier ;
  • en 2018, l’objectif d’autonomie totale pour l’engraissement, avec l’arrêt de la production laitière.

Le climat et ses contraintes

La ferme se situe dans une zone recevant en moyenne un peu moins de 900 mm de pluie par an, avec de très fortes variations, allant de 700 à 1 350 mm.

Le problème principal n’est pas seulement la quantité d’eau, mais sa répartition. Christian Abadie rappelle que, l’année précédente, les pluies ont été importantes, mais que 80 % de la pluviométrie sont tombés sur les six premiers mois de l’année. Cette mauvaise répartition complique fortement la conduite des cultures.

Les boulbènes et la contrainte du « grès plat »

Les terres présentées sont des boulbènes peu profondes. Sous ces sols se trouve un horizon appelé localement « grès plat », décrit comme une sorte de béton, constitué de cailloux agglomérés.

Quand il n’y a que 30 à 40 cm de terre au-dessus :

  • en hiver, les sols deviennent hydromorphes ;
  • en été, ils sont très secs ;
  • la réserve utile est faible.

L’intervenant souligne que produire dans ces conditions relève souvent du combat.

Une parcelle suivie dans le cadre du projet BAG’AGES

Christian Abadie présente ensuite une parcelle suivie dans le cadre du projet BAG’AGES, financé par l’Agence de l’eau Adour-Garonne. Les travaux sont réalisés par l’INRA, Arvalis et plusieurs laboratoires, chacun ayant un rôle spécifique.

Ces travaux sont conduits sur trois ans, avec une restitution des résultats prévue en 2020 ou 2021. Il précise avoir déjà récupéré quelques premiers éléments lors d’une journée de restitution partielle.

Les résultats sur le carbone

Le premier résultat évoqué concerne le carbone. Sur la parcelle suivie, il indique qu’en deux ans, le stock a augmenté de 2,5 tonnes de carbone, soit 1,25 tonne par hectare et par an. Cela correspondrait à environ 4,6 tonnes de CO2 par hectare et par an.

Rapporté à l’échelle d’une ferme de 100 hectares, cela représenterait selon lui environ 460 tonnes de CO2 séquestrées par an.

Christian Abadie précise qu’il considère ce chiffre comme obtenu en travaillant encore « moyennement bien », car jusqu’à récemment les couverts étaient détruits précocement, souvent un mois avant le semis de printemps. Selon lui, c’était se priver de l’essentiel.

Désormais, le système évolue :

  • mise en place de doubles couverts ;
  • maintien des couverts jusqu’au jour du semis ;
  • recherche d’une biomasse beaucoup plus importante.

Il insiste sur l’importance du « carbone liquide » injecté dans le sol par les racines, en s’appuyant sur les travaux de Christine Jones. Selon lui, ce carbone est primordial à la fois pour enrichir le sol et pour nourrir l’activité biologique, notamment les champignons mycorhiziens, qui fournissent ensuite des nutriments à la plante dans une relation gagnant-gagnant.

Les résultats sur le ruissellement et l’érosion

Le second résultat récupéré concerne un test de ruissellement mené sur une surface d’un mètre carré, avec une pluie artificielle très intense de 200 mm.

Le test compare une parcelle en semis direct sous couvert et une parcelle voisine conduite en labour.

Les résultats mentionnés sont les suivants :

  • presque cinq fois moins de ruissellement en semis direct sous couvert ;
  • une concentration en terre dans l’eau qui passe de 12 g/l en labour à 0,3 g/l en semis direct ;
  • soit quarante fois moins de terre par litre d’eau ;
  • et, compte tenu du moindre volume ruisselé, jusqu’à 184 fois moins de terre perdue sur le mètre carré du test.

L’intervenant rappelle que ce test ne mesure que l’érosion de surface. Il ne prend pas en compte l’érosion souterraine. En conditions réelles, l’érosion est encore plus importante, car l’eau se cumule en bas de parcelle et peut former des ravines emportant des tonnes de terre.

Produire plus de biomasse

Christian Abadie compare ensuite la biomasse produite dans différents systèmes. Dans l’ancien fonctionnement, très proche de la monoculture de maïs, il estime la production à environ :

  • 10 tonnes de grain ;
  • 14 tonnes de tiges et feuilles ;
  • un système racinaire plus limité.

Dans le système actuel, il estime la biomasse totale autour de 37 t/ha, contre 24 t/ha auparavant, soit environ une fois et demie plus.

Il se dit convaincu que les couverts peuvent encore être fortement améliorés, notamment les couverts d’été, afin d’atteindre des tonnages encore supérieurs, à condition de disposer d’un peu d’eau.

Une piste importante consiste à travailler avec des plantes capables d’aller chercher l’eau en profondeur. Il observe qu’après un ou deux mois de sécheresse, la surface est sèche, mais que de l’eau reste disponible plus bas. Certaines plantes étant capables d’allonger leurs racines de 1 à 1,5 cm par jour, elles peuvent atteindre 60 à 80 cm en 60 jours. Une fois connectées à cette humidité profonde, la réussite du couvert est beaucoup plus probable.

Le végétal au centre du système

Pour Christian Abadie, le végétal est l’élément le plus important du système.

Les couverts estivaux

Il présente un exemple de couvert estival, avec plusieurs espèces testées. Parmi les principales plantes utilisées :

Le tournesol géant lui plaît particulièrement, car il produit beaucoup de biomasse, monte très haut et développe un système racinaire très puissant.

Concernant l’amarante, il précise qu’il ne s’agit pas d’amarante sauvage, mais d’amarante cultivée, avec trois variétés différentes. Il la considère comme une excellente plante. En s’appuyant sur les écrits de Gérard Ducerf, il rappelle qu’autrefois on trouvait des amarantes dans les jardins et qu’elles étaient consommées. Il mentionne même l’introduction d’une amarante de Guinée, encore plus spectaculaire en biomasse.

L’objectif reste toujours le même : perfectionner les couverts avec des systèmes racinaires de plus en plus performants pour séquestrer un maximum de carbone.

Les couverts avant maïs

Au mois d’octobre est semé le couvert destiné à précéder le maïs. Il est dominé par les légumineuses :

La féverole apporte l’azote, mais l’introduction croissante de graminées répond aussi à un objectif de couverture du sol, afin de mieux contrôler l’enherbement et de réduire encore l’usage des herbicides.

Christian Abadie ajoute qu’à la lecture des travaux de Christine Jones, il semble que les graminées soient même très performantes pour la séquestration du carbone, peut-être davantage encore que les légumineuses.

Les couverts avant soja

Pour le soja, le couvert est plutôt à dominante graminées, tout en gardant une part importante de féverole. L’idée est de profiter à la fois :

  • de l’effet azote de la féverole ;
  • de la couverture apportée par les céréales.

Il note d’ailleurs que même pour du soja, un sol bien pourvu en azote peut être bénéfique.

Des couverts maintenus jusqu’au semis

L’un des changements majeurs opérés sur la ferme est le fait de laisser pousser les couverts jusqu’au jour du semis, au lieu de les détruire un mois plus tôt.

Christian Abadie montre des photos de semis du deuxième couvert dans le premier, puis de semis des cultures dans des couverts très développés, sans recours systématique au glyphosate.

Pour lui, la bonne stratégie est désormais le travail simultané de roulage et de semis. Après avoir essayé plusieurs solutions, il estime que cette méthode fonctionne bien.

Il insiste cependant sur le fait qu’il ne suffit pas de semer : il faut que la culture lève puis qu’elle soit récoltée, d’autant plus que l’élevage doit être nourri avec la production de la ferme.

Selon lui, maïs comme soja traversent bien les résidus, y compris une feuille de féverole. Il mentionne aussi quelques astuces de conduite, notamment le fait de semer moins profond dans le sol lorsqu’il y a une forte couverture végétale, puisqu’il faut déjà traverser le mulch.

Contrôle des adventices : jusqu’où peut-on aller ?

Un point central de son travail actuel concerne le contrôle des adventices par les couverts, en particulier grâce à une place accrue des graminées dans les mélanges.

Il estime que c’est probablement l’un des grands chantiers des années à venir. Son objectif n’est pas d’affirmer que toute chimie peut être supprimée immédiatement, mais plutôt d’utiliser les herbicides comme une « roue de secours », seulement lorsque c’est vraiment nécessaire.

Il prend l’image de la médecine : même si l’on cherche à vivre sainement, il faut parfois recourir à un traitement lorsqu’on est confronté à un vrai problème. Pour lui, l’agriculture doit tendre vers cette logique.

L’exemple du maïs

Christian Abadie présente une variété de maïs qu’il apprécie parce qu’elle est productive et a un gabarit important. Il annonce autour de 14 t/ha de grain, avec probablement 10 à 12 tonnes supplémentaires de cannes, tiges et feuilles laissées au sol.

La récolte est réalisée avec une machine équipée pour ne prendre que les épis, afin de disposer d’un produit plus riche pour l’engraissement. Le reste de la biomasse demeure sur la parcelle.

L’exemple du soja dans un couvert roulé

Le cas du soja est particulièrement parlant. Il montre une photo de deux situations issues du même couvert et du même semis de soja, réalisés au même moment. La seule différence est que, dans un cas, le couvert a été roulé un mois avant le semis.

Dans cette modalité roulée trop tôt :

  • il y avait moins de biomasse ;
  • le sol s’est retrouvé quasiment nu au moment du semis ;
  • les graminées adventices sont reparties ;
  • sans désherbage, la récolte aurait été compromise.

Dans la modalité où le couvert a été maintenu jusqu’au semis, la parcelle n’était même pas encore désherbée à ce stade. Pour Christian Abadie, cela montre qu’avec le végétal, on peut aller très loin dans le contrôle des adventices.

La vie du sol visible sur les résidus

En fin d’été, il montre également des photos de champignons se développant sur les pailles. Pour lui, ces images illustrent le travail biologique en cours : les pailles se dégradent progressivement pendant que le soja arrive à maturité.

Des plantes testées pour leur puissance végétative

Pour terminer, Christian Abadie montre deux plantes qu’il teste particulièrement.

La première est un maïs population brun, d’origine brésilienne. Il le juge peu productif en grain dans son contexte, car trop tardif, mais très impressionnant en biomasse.

La seconde est le tournesol géant, qu’il apprécie beaucoup. Semé en même temps que le maïs, parfois dans le maïs lui-même, il atteint une hauteur environ une fois et demie supérieure à celle du maïs. Pour lui, c’est une plante remarquable, à la fois par sa biomasse et par sa puissance racinaire.

Conclusion

À travers son témoignage, Christian Abadie défend un système fondé sur quelques idées fortes :

  • le sol ne doit jamais rester nu ;
  • le végétal est au cœur de la fertilité et de la régulation du système ;
  • la biomasse et les racines sont les moteurs de la séquestration du carbone ;
  • les couverts peuvent jouer un rôle majeur dans le contrôle des adventices ;
  • le semis direct sous couvert permet de réduire fortement le ruissellement, l’érosion et la dépendance aux intrants.

Son intervention montre aussi que cette approche repose sur un apprentissage continu, des essais nombreux, et une volonté constante de perfectionner les couverts pour aller plus loin dans l’autonomie et la performance agronomique.