Université "Viticulture et agroécologie" 2/2

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Dans cette seconde partie de l’Université « Viticulture et agroécologie », les échanges passent de la théorie à l’observation de terrain autour d’un enjeu central : restaurer la fertilité des sols viticoles. Animée notamment par Marceau Bourdarias, la discussion réunit Konrad Schreiber, Karl Todeschini, François Dargelos, Christian Gourgourio et Stephan Reinig. Tous partagent des expériences concrètes : arrêt du travail du sol, semis de couverts végétaux, apports de fumier composté ou de BRF, maintien de litières, enherbement spontané et adaptation des pratiques à chaque terroir. Les témoignages montrent qu’un sol vivant améliore la structure, limite l’érosion, favorise l’infiltration de l’eau, soutient la vigne face au stress hydrique et réduit la pression sanitaire. Des essais menés en Provence interrogent aussi l’effet des couverts sur le gel et la température du sol. Une conviction ressort : la couverture des sols est une base majeure de la transition agroécologique en viticulture.

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Résumé
Dans cette seconde partie de l’Université « Viticulture et agroécologie », les échanges passent de la théorie à l’observation de terrain autour d’un enjeu central : restaurer la fertilité des sols viticoles. Animée notamment par Marceau Bourdarias, la discussion réunit Konrad Schreiber, Karl Todeschini, François Dargelos, Christian Gourgourio et Stephan Reinig. Tous partagent des expériences concrètes : arrêt du travail du sol, semis de couverts végétaux, apports de fumier composté ou de BRF, maintien de litières, enherbement spontané et adaptation des pratiques à chaque terroir. Les témoignages montrent qu’un sol vivant améliore la structure, limite l’érosion, favorise l’infiltration de l’eau, soutient la vigne face au stress hydrique et réduit la pression sanitaire. Des essais menés en Provence interrogent aussi l’effet des couverts sur le gel et la température du sol. Une conviction ressort : la couverture des sols est une base majeure de la transition agroécologique en viticulture.

Ver de Terre Production s'invite à Paysages in Marciac 2020 ! 😍🍃


Et pour cette nouvelle édition mixée présentiel/visio, on vous propose aujourd’hui une journée consacrée à la viticulture et à l'agroécologie :


9H-10H : « Les cépages résistants » – Lilian Baucher

10H-11H : « La taille douce » – François Dal, Marceau Bourdarias, Davy Chodjaï

11H-12H30 : « Vitiforesterie » – Alain Canet, Hervé Covès, Marceau Bourdarias

14H30-15H30 : Introduction par Konrad Schreiber et Karl Todeschini (vigneron)

15H30-16H : « Les couverts semés » – François Dargelos (vigneron)

16H-16H30 : « Les couverts spontannés » – Christian Gourgourio

16H30-17H : « Les couverts se mesurent » – Stephan Reinig (responsable technique chez Estandon Vignerons)


Avec la collaboration d'Arbre & Paysage 32.


Retrouvez tout le programme par ici 👋 https://paysages-in-marciac.fr/programmation/


Introduction

L’après-midi reprend sous le signe de la discussion, des échanges, des propositions, des vérifications et des éventuelles contre-indications. Après une première phase plus théorique sur les ingrédients de l’agroécologie, l’idée est cette fois de regarder de plus près ce qui se passe sur le terrain.

Il a été rappelé que, dans chaque parcelle et sur chaque mètre carré, passent de l’air et de l’eau, qu’il y a du sol, de la biodiversité, du carbone, de l’azote et l’ensemble des éléments minéraux et nutritifs. La question centrale est donc : comment tout cela interagit-il réellement dans les vignobles ?

L’après-midi est consacrée aux travaux sur le sol, à la fertilité du sol en viticulture, et à la manière dont des viticulteurs construisent progressivement une fertilité, voire une autofertilité, dans leurs parcelles.

Une après-midi centrée sur la fertilité des sols en viticulture

Marceau Bourdarias introduit la séquence en soulignant que l’objectif est de faire témoigner des viticulteurs sur leur expérience et leur cheminement vers une meilleure fertilité des sols. L’idée est de comprendre comment rendre une vigne plus efficace grâce à cette fertilité.

Pour cela, il s’appuie sur la présence de Konrad Schreiber, présenté comme un grand témoin ayant largement contribué à faire évoluer le regard porté sur la fertilité et sur la culture, en ouvrant les yeux de nombreux agriculteurs et viticulteurs sur une vision agroécologique des sols.

Le témoignage de Karl Todeschini

Présentation du domaine

Karl Todeschini se présente comme vigneron à Saint-Émilion et Castillon, sur deux AOC. Il est la troisième génération sur une propriété familiale, qu’il considère comme un « terrain de jeu », au sens noble du terme : un espace où l’on peut expérimenter pour produire des raisins, puis des vins, potentiellement plus riches.

Il exploite avec son frère deux propriétés d’une trentaine d’hectares chacune, situées entre Saint-Émilion, Saint-Genès-de-Castillon et Castillon. La taille de l’exploitation est importante pour l’appellation, ce qui pourrait être un frein, mais ils sont engagés à 100 % dans une viticulture en agriculture biologique, aujourd’hui certifiée.

Karl précise qu’ils n’ont pas cherché immédiatement la certification : pendant 10 à 12 ans, l’enjeu principal était d’abord de se convaincre qu’ils allaient réussir dans cette voie, avant d’entrer dans la partie administrative et les audits.

La rencontre avec Konrad Schreiber

Karl raconte qu’un moment décisif a lieu le 6 juin, lorsqu’il reçoit un mail de son syndicat viticole annonçant la venue de Konrad Schreiber, accompagné notamment d’Alain Canet et de Marceau Bourdarias. Cette rencontre se tient sur sa propriété.

Il explique que, même s’il avait déjà beaucoup écouté Konrad Schreiber sur YouTube, il se passe ce jour-là quelque chose de particulier : en entendant Konrad parler au cœur même de son vignoble, ses arguments viennent confirmer et consolider la stratégie choisie depuis des années avec son frère.

Cette rencontre marque pour lui une forme de boucle bouclée : les intuitions, les essais, les observations menés jusqu’alors trouvent soudain une cohérence théorique et agronomique.

Le regard de Konrad Schreiber sur le domaine

Konrad Schreiber explique qu’en arrivant au château Mangot, il découvre un vignoble qui applique déjà, dans les faits, beaucoup de principes qu’ils diffusent depuis longtemps. Il insiste sur le fait que Karl a largement avancé seul, avec son frère, en construisant un système cohérent.

Ce qui le frappe, c’est de voir un vignoble couvert, avec des plantes, des litières qui se décomposent, et relativement peu de problèmes, alors même qu’ils sont le 6 juin 2020, dans un contexte où le mildiou met le feu au vignoble bordelais. Chez Karl, au contraire, « il n’y a pas le feu ».

Konrad y voit une preuve forte de la diffusion du savoir : lorsqu’un vigneron s’approprie des connaissances, les adapte à son projet et les met en œuvre avec constance, il peut construire son propre vignoble vivant.

Les problèmes rencontrés au départ

Karl explique qu’en reprenant l’exploitation familiale en 2008, il identifie trois problèmes majeurs.

Une fertilité très faible

Le premier problème est une fertilité qu’il estime à environ 10 % de son potentiel. Aujourd’hui, il considère qu’ils sont peut-être montés à 60 ou 70 %, avec encore une marge importante de progression.

Les sols lui apparaissent beaux en apparence, mais plus vraiment vivants. Il faut donc relancer à la fois la fertilité et la vie du sol.

Une ergonomie végétale médiocre

Le deuxième problème découle de cette faible fertilité : la vigne ne vit pas bien. Elle souffre vite de la chaleur et de la soif, produit des raisins parfois bons, mais déséquilibrés, avec des rapports pulpe/pellicule ou pépins/pellicule peu intéressants. Les vignes sont déséquilibrées et l’expression du raisin ne lui paraît pas satisfaisante.

Une absence de futur pour l’outil de production

Le troisième problème est plus structurel : l’outil de production n’a pas d’avenir si l’on ne change rien. Dans une propriété familiale, sans capitaux extérieurs venant combler les trous, il faut penser la vigne comme un patrimoine pérenne.

À cela s’ajoute un problème important d’érosion, lié à la topographie du domaine.

Le contexte pédologique et topographique

Karl décrit une propriété de 34 hectares avec environ 90 mètres de dénivelé, composée de :

  • plateaux à environ 100 mètres d’altitude ;
  • coteaux exposés sud, très peu fertiles, avec argiles blanches et sous-sols argileux gris ;
  • bas de coteaux recevant naturellement les sédiments par gravité.

Les bas de coteaux sont plus faciles à vivre pour la vigne, tandis que les hauts et les pentes demandent un travail beaucoup plus important pour homogénéiser la fertilité et redonner de la vie au sol.

La stratégie mise en place

Le retour de la fertilité par les fumiers compostés

Karl cite une rencontre importante avec Jean-Pierre Cousinié, qui lui fait comprendre qu’il faut redonner de la vie au sol et reconstituer un capital que la plante pourra ensuite explorer.

La première stratégie consiste donc à s’approvisionner en fumier composté, issu autant que possible d’élevages bio locaux. Cela demande un engagement financier et logistique important : achat, stockage, compostage, relation avec l’éleveur, puis épandage dans des coteaux parfois difficiles d’accès, notamment en automne sur des argiles sensibles au tassement.

Les premiers couverts végétaux

Après ces apports de fumier, ils positionnent des semis de couverts. Au départ, ils utilisent des mélanges simples : une céréale (seigle, orge ou avoine) et une légumineuse, souvent de la vesce.

Karl explique que ces semis ont duré trois ou quatre ans dans cette forme initiale. Ils permettent déjà d’appuyer sur un « bouton » essentiel : les sols commencent à changer.

Il observe alors quelque chose de fondamental : là où il sème sur fumier, les plantes poussent, alors qu’à côté l’enherbement naturel pousse mal. Cela valide l’idée que l’augmentation de la qualité nutritive du sol permet réellement à la vie de repartir.

L’abandon progressif du travail du sol

Au début, Karl reste dans les schémas appris à l’école : pour faire un bon semis, il faut travailler la terre, passer des griffes, herser, puis semer. Avec le temps, il s’éloigne complètement de cette approche.

À partir de 2014-2015, il bascule vers un système avec 100 % de semis de couverts, sur 100 % du rang concerné, et un enherbement spontané naturel sur l’autre rang. Il laisse les sols très paillés.

Le rythme de rotation des rangs

Karl s’interroge sur le rythme optimal : faut-il alterner chaque année d’un rang à l’autre, ou rester plusieurs années sur le même rang ? Il choisit de travailler trois ans dans le même rang avant de changer, sauf dans certaines parcelles où la sécurité impose de refaire un petit coup de disques en surface pour reconstituer un léger aplat sur les contre-pentes.

Il insiste sur la nécessité d’analyser pour comprendre : il défend une viticulture de précision, et non de l’à-peu-près.

Les conséquences observées

Des sols plus portants

L’un des éléments marquants, relevé par Konrad Schreiber, est la capacité du domaine à supporter le passage des tracteurs même dans des moments où d’autres vignobles n’arrivent plus à circuler.

Au printemps 2020, alors que de nombreux vignobles bordelais glissent, arrachent des ceps ou ne peuvent plus traiter, Karl parvient à traiter partout, y compris dans ses pentes parfois très fortes. Pour Konrad, c’est une validation concrète de l’idée qu’un sol couvert et vivant peut devenir plus portant.

Une vigne qui vit mieux

Karl résume son objectif par une formule simple : « avoir une plante qui vit bien ». Cela passe par :

  • un sol aéré naturellement ;
  • l’arrêt du travail du sol ;
  • la conservation d’arbres spontanés, comme de jeunes chênes ;
  • le soin apporté à la fertilité ;
  • une réflexion globale sur tous les gestes du quotidien.

Le témoignage de François Dargelos

Présentation

François Dargelos se présente comme viticulteur à Eauze, à environ 45 minutes de Marciac, en Gascogne. Il travaille avec le château du Tariquet. Il est aussi formateur en viticulture au CFPPA du Gers et intervient sur des formations courtes, notamment avec Ver de Terre Production.

Il précise cependant qu’il reste avant tout viticulteur.

Les couverts végétaux comme routine

François explique qu’il pratique les couverts végétaux depuis une quinzaine d’années : un rang sur deux, avec des mélanges céréales/légumineuses, semés après vendanges puis détruits à la faucheuse.

Pour lui, les couverts sont devenus une routine, presque une évidence du métier, au même titre que la taille. Ils lui ont apporté :

  • une augmentation de la matière organique ;
  • moins d’érosion ;
  • moins de lessivage ;
  • une hausse de la vie biologique ;
  • une amélioration des assimilables.

Les limites rencontrées

Malgré ces progrès, François reste confronté à plusieurs problèmes :

  • hydromorphie ;
  • activité biologique trop orientée vers les bactéries anaérobies ;
  • tassements ;
  • fossilisation de la matière organique ;
  • manque de matière organique carbonée active.

Il explique que, même avec quinze ans de couverts, ces problèmes persistent, notamment parce que la vigne reste une culture où l’on passe beaucoup, encore plus en bio où l’on traite quand on doit traiter.

Aller vers plus de champignons : l’idée du bois

À la suite d’échanges, notamment avec Olivier Husson, François veut « passer à la vitesse supérieure » et amener plus de champignons dans ses sols.

Il rappelle que la vigne vit naturellement plutôt en lisière de forêt, dans un rapport champignons/bactéries bien supérieur à celui que l’on retrouve aujourd’hui dans la plupart des sols cultivés. Pour favoriser une biologie plus adaptée à la vigne, il estime qu’il faut aller chercher du bois.

L’essai de BRF

François met en place un essai à partir de bois de bordures de parcelles et de ruisseaux : aulnes, noisetiers, charmes et autres bois blancs non entretenus depuis longtemps. Le broyage donne environ 100 tonnes de bois, soit environ 300 m³ de BRF.

Il réalise un essai sur gros manseng avec plusieurs modalités :

  • témoin ;
  • 30 m³/ha ;
  • 60 m³/ha.

Par prudence, il ajoute aussi plus de fertilisation azotée que d’habitude.

Le BRF est épandu en surface, sans incorporation.

Premières observations

Les premiers effets observés sont :

  • le retour des vers de terre épigés ;
  • l’apparition de champignons ;
  • un mycélium visible dans le bois.

François précise qu’il est encore trop tôt pour constater un effet direct sur la vigne, les analyses foliaires et les rendements ne montrant pas encore de différence nette entre modalités.

La question du coût

Il détaille aussi les coûts :

  • débardage et broyage : environ 3 000 € pour 300 m³ ;
  • épandage : environ 2 €/m³ ;
  • sur l’essai : environ 1 744 €/ha si l’on raisonne sur le volume total ;
  • ramené sur cinq ans : environ 348 €/ha/an.

Sur un autre essai plus « de routine » sur cinq hectares, il vise plutôt 40 m³/ha, soit un coût annuel plus raisonnable.

Le rôle de la fissuration

François évoque aussi la nécessité possible de fissurer mécaniquement les sols, car les plantes seules ne suffisent pas toujours à lever les tassements liés aux passages répétés. Il cite l’image du radis chinois qui ne peut pas percer une route : si le sol est trop tassé, il faut parfois une intervention mécanique légère pour relancer le système.

Le témoignage de Christian Gourgourio

Parcours

Christian Gourgourio explique avoir un parcours un peu différent. Conseiller viticole de métier, il ne devient vigneron que récemment. En 2015, il s’installe sur 3,5 hectares, puis agrandit progressivement son vignoble jusqu’à 11 hectares.

Les vignes reprises sont déjà en bio, mais travaillées de manière classique, avec chaussage, déchaussage et outils interceps.

Les objectifs au départ

Christian veut :

  • arrêter cette manière de travailler le sol ;
  • trouver une autre méthode d’entretien sous le rang et dans l’inter-rang ;
  • maintenir la fertilité et un bon niveau de production ;
  • mieux amortir les excès climatiques, avec des saisons de plus en plus marquées entre périodes très humides et périodes très sèches.

Il démarre avec peu de matériel, ce qui l’oblige à limiter les interventions.

Les premières années

La première année, il gère surtout par la tonte intégrale. Le contexte de la parcelle l’aide un peu : ancienne carrière puis ancienne champignonnière, elle a reçu du fumier de champignons pendant des années, ce qui a laissé un sol déjà assez dynamique.

Dès 2016, il met en place des semis de céréales et de pois, semés simplement, parfois à la volée, avec des résultats visuellement satisfaisants.

L’évolution vers moins d’interventions

Progressivement, Christian trouve dommage de tondre en permanence. Il s’intéresse de plus en plus à ce que produit naturellement la flore spontanée au printemps : beaucoup d’espèces nitrophiles, une belle diversité, des dynamiques intéressantes.

À partir de là, il :

  • cesse progressivement de broyer les sarments ;
  • les laisse au sol ;
  • continue les semis de céréales ;
  • essaye aussi des mélanges plus complexes de type « volf » avec crucifères, légumineuses, aromatiques et fleurs.

Les sarments laissés au sol

Christian observe qu’au bout de deux ans, le bois disparaît totalement. Il note toutefois que le bois de merlot se dégrade plus vite que celui de cabernet.

Le non-broyage et le roulage

À partir de 2018, il commence à arrêter de tondre les rangs et les tournières. En 2018, année de forte pression mildiou, il se demande si le fait de ne pas tondre a aggravé la situation, mais il décide malgré tout de continuer.

En 2019 puis 2020, il poursuit dans cette logique :

  • pas de nouveaux semis de céréales certains ans ;
  • valorisation des repousses ;
  • un seul passage de rolofaca début juillet ;
  • constitution d’un paillage important.

Il observe que le couvert se couche facilement et produit un paillage intéressant, sans que la vigne ne semble souffrir.

Le type d’enherbement

Christian décrit deux grands types d’enherbement :

  • une flore spontanée diversifiée, avec apiacées, carottes, quelques légumineuses, graminées, plantain, lin bleu ;
  • des rangs semés en mélanges plus riches, dominés par sainfoin et luzerne, avec des floraisons étalées dans le temps.

La taille douce et le tressage

Il précise que, dès 2016, il met aussi en place une taille douce, puis le tressage. Sur ses 11 hectares, il ne rogne plus depuis 2018.

Ce choix est motivé à la fois par une cohérence de conduite et par des observations concrètes : en comparant des parcelles rognées et non rognées, il ne voit pas de différence analytique marquée, mais il constate une meilleure finesse de tannins sur les parcelles non rognées.

Le témoignage de Stephan Reinig

Présentation

Stephan Reinig se présente comme responsable technique dans une structure coopérative en Provence. Il intervient au nom d’un groupe de travail « Sol vivant », monté avec des partenaires comme Racine SAPER et l’Institut coopératif du vin.

L’objectif de ce groupe est de mettre en commun des questions et des outils pour mieux comprendre l’effet des couverts, en particulier dans un contexte méditerranéen très marqué par la sécheresse et le gel de printemps.

Les couverts face au risque de gel

Le contexte provençal

Stephan explique qu’en Provence, les changements climatiques se traduisent par des hivers faibles, des printemps très doux et des débourrements de plus en plus précoces. En une vingtaine d’années, il estime avoir vu un gain d’environ trois semaines sur le débourrement.

Conséquence : même les cépages tardifs débourrent désormais suffisamment tôt pour être exposés aux gels de fin avril.

Le dispositif expérimental

Pour essayer de comprendre ce qui se passe, le groupe installe des capteurs dans des parcelles avec différentes modalités :

  • sol travaillé ;
  • couvert roulé ;
  • couvert broyé ;
  • couvert laissé en place.

Des sondes sont placées soit au niveau du cordon, soit à 20 cm du sol, pour mesurer les températures pendant des épisodes de gel.

Premières observations

Dans un premier scénario, avec de la féverole haute et dense, Stephan observe que la modalité enherbée dense est nettement moins froide que les autres. Le couvert semble jouer un rôle protecteur.

Dans un autre scénario, avec un seigle haut mais moins dense, cet effet disparaît. Cela l’amène à penser que ce n’est pas seulement la hauteur du couvert qui compte, mais aussi sa densité.

Il émet l’hypothèse que le couvert, en respirant la nuit et en dégageant du CO2, agit localement comme un gaz à effet de serre, limitant le refroidissement.

Le rôle d’un enherbement total

Stephan insiste sur un point : selon les mesures réalisées, l’effet protecteur n’apparaît pas dans un simple système avec un rang enherbé et un rang travaillé. Ce qui semble plus intéressant, c’est un enherbement de l’ensemble de la surface.

Il précise que cela reste à confirmer, mais les résultats l’amènent à penser que les affirmations selon lesquelles l’enherbement augmente forcément le risque de gel sont à nuancer.

Les couverts face à la sécheresse

Température du sol

Le groupe mesure aussi les températures du sol en été, dans les cinq premiers centimètres. Les résultats montrent des écarts réguliers entre sols travaillés et sols couverts :

  • 2 à 6 °C d’écart selon les cas ;
  • parfois jusqu’à 8 °C avec des apports de déchets verts.

Les sols couverts apparaissent nettement plus frais.

Ces observations rejoignent ce qu’évoque Hervé Covès : les sols couverts restent dans une plage de température proche de l’optimum biologique.

Mesures de stress hydrique

Des mesures à la chambre à pression sont également réalisées pour évaluer le stress hydrique de la vigne. Sur plusieurs parcelles, Stephan observe que les modalités roulées ou couvertes présentent moins de stress hydrique que les modalités travaillées.

Les résultats varient selon les cépages et les parcelles, mais la tendance générale est claire : les couverts ne provoquent pas systématiquement plus de stress hydrique ; dans plusieurs cas, ils semblent au contraire améliorer la situation.

Importance du semis précoce

Stephan souligne enfin un point pratique déterminant en Provence : les couverts semés très tôt, dès la fin août, après une pluie, réussissent beaucoup mieux que ceux semés fin septembre ou début octobre.

Les températures encore élevées permettent une levée rapide. En revanche, si l’on sème trop tard, la réussite est bien plus aléatoire.

Les enseignements transversaux de la discussion

Le sol vivant comme système complexe

L’ensemble des échanges converge vers une idée forte : plus on entre dans l’agroécologie, plus on travaille avec un système complexe. Il devient difficile d’isoler un seul facteur.

Ce qui fonctionne, ce n’est pas une pratique prise seule, mais un ensemble cohérent :

  • couverture du sol ;
  • relance de la fertilité ;
  • gestion de la matière organique ;
  • réduction du travail du sol ;
  • maintien de la vie biologique ;
  • adaptation au contexte pédoclimatique ;
  • observation continue.

L’importance de la progressivité

Il est aussi rappelé qu’on ne passe pas brutalement d’un sol dégradé à un système très chargé en biomasse ou en bois. Sur des sols très dégradés, il faut souvent commencer par faire pousser des plantes, parfois avec un apport starter, et reconstruire progressivement la capacité du sol à digérer et transformer la matière organique.

Le rôle central du carbone

En conclusion, le carbone est présenté comme la clé de voûte de tout le système. Recarboner les sols, c’est remettre en marche la fertilité, la biologie, l’eau, la biodiversité et, en définitive, le climat local des parcelles.

Les arbres sont évoqués comme des auxiliaires majeurs pour aller plus loin, en tant que chefs d’orchestre, répartiteurs, accumulateurs et propulseurs de fertilité.

Conclusion

Cette séquence met en évidence plusieurs trajectoires concrètes de viticulteurs engagés dans la reconstruction de la fertilité des sols :

  • Karl Todeschini, avec un système structuré autour des fumiers compostés, des couverts et de l’arrêt du travail du sol ;
  • François Dargelos, qui cherche à renforcer la dimension fongique de ses sols à travers le bois et le BRF ;
  • Christian Gourgourio, qui explore une voie fondée sur la flore spontanée, le roulage et la réduction très forte des interventions ;
  • Stephan Reinig, qui apporte un éclairage expérimental sur les effets des couverts en contexte méditerranéen, notamment vis-à-vis du gel et du stress hydrique.

L’ensemble de ces témoignages montre que les couverts végétaux, la matière organique, le paillage, la diversité végétale et la réduction du travail du sol ne relèvent pas seulement d’une théorie : ils constituent des leviers concrets pour faire évoluer le fonctionnement des vignobles.