40 ans de semis-direct au Chili, par Carlos Crovetto
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VIDÉO - Aujourd'hui, on part au Chili rencontrer Carlos Crovetto, le pionnier du semis-direct avec 40 années d'expérimentation traduit en français !
Merci à Panam pour l'autorisation de repostage.
Une autre manière de faire de l’agriculture
Carlos Crovetto explique d’abord qu’il ne se reconnaît pas dans certaines pratiques parfois présentées comme de « nouvelles manières de produire ». Pour lui, ce qu’il met en œuvre n’est pas simplement une agriculture de conservation au sens large, ni un travail du sol simplifié, mais une agriculture durable fondée sur le respect du sol.
Il montre des exemples de parcelles vues en Angleterre, en France et en Espagne, où le sol est travaillé au point de laisser apparaître des pierres, de détruire sa structure et d’exposer la vie du sol. Il insiste sur le fait que chaque passage d’outil remonte des pierres en surface, détruit l’habitat des organismes du sol et conduit à une dégradation progressive.
Selon lui, il ne faut pas « bouger le sol ». Le rôle de l’agriculteur doit être d’activer le sol sans casser sa structure, sans détruire son habitat, ni l’écosystème qui s’y est installé. Il faut au contraire le gérer avec soin pour éviter les situations de dégradation visibles sur les photos qu’il présente.
Observer la nature comme modèle
Carlos Crovetto rappelle que l’inspiration de son système vient d’abord de l’observation de la nature. La nature couvre toujours le sol avec des résidus : feuilles, branches, troncs, racines, débris végétaux. Pendant des millions d’années, elle a fonctionné ainsi.
L’idée centrale est donc de faire le moins possible contre ce fonctionnement naturel et d’éviter de détruire ce que la nature construit. Pour lui, l’agriculture durable consiste à s’inspirer directement de ce modèle : garder le sol couvert, nourrir la vie du sol et ne pas perturber inutilement son fonctionnement.
Le contexte chilien et l’héritage d’un sol dégradé
Carlos Crovetto raconte ce qu’il a hérité sur sa ferme au Chili. Le Chili fut un grand exportateur de blé, notamment vers la Californie au moment de la ruée vers l’or, au milieu du XIXe siècle. Mais, dit-il, le pays n’a pas seulement exporté du blé : il a aussi exporté son sol, emporté par l’érosion jusqu’à la mer.
Il montre des ravines et des collines très dégradées, qui représentaient l’état initial de ses terres. C’est cet héritage qu’il a cherché à améliorer. Il présente ensuite les mêmes lieux, transformés après plusieurs années de travail : des sols remis en culture, des pentes redevenues productives, et une exploitation équipée d’une salle de conférence construite au milieu de cette ferme restaurée.
Après quelques années, un sol considéré comme mort a pu redevenir cultivable. Il souligne que, même si les situations françaises ne sont pas toujours aussi extrêmes que celles d’Amérique du Sud, le problème de fond est le même : un sol nu, travaillé intensivement et soumis à des pluies violentes se dégrade rapidement.
Dans les climats difficiles, le sol a besoin d’un toit
Dans sa région du Chili, les conditions sont très contraignantes : fortes pluies hivernales, été sec, pentes importantes. Dans un tel contexte, le sol a besoin d’un « toit ». Ce toit, ce sont la forêt, les prairies permanentes ou une agriculture permanente avec couverture du sol.
Carlos Crovetto explique qu’il a attendu pendant une trentaine d’années l’arrivée d’un système de culture réellement durable, et qu’il l’a trouvé dans le semis direct sur résidus. Avant cela, la ferme comportait aussi de l’élevage, avec des vaches Hereford. Aujourd’hui, elle est consacrée à des cultures comme le blé, le maïs, le colza ou l’avoine, avec des niveaux de production élevés.
Ni charrue, ni outils de travail du sol, ni feu
Le message est clair : les agriculteurs qui pratiquent cette agriculture durable n’ont besoin ni de la charrue, ni des outils de travail du sol, ni du feu. Ils sèment directement sur les résidus.
Carlos Crovetto prend ses distances avec plusieurs expressions courantes : « culture simplifiée », « agriculture de conservation » ou d’autres formulations proches. Selon lui, ces termes ne garantissent pas la stabilité, la santé ni la nutrition du sol. Il estime qu’ils entretiennent une confusion, notamment lorsque le travail du sol subsiste.
Il critique en particulier le terme d’« agriculture de conservation », popularisé par la FAO, car il considère qu’il masque l’essentiel. Pour lui, le vrai enjeu n’est pas seulement de « conserver » mais de respecter, nourrir et faire vivre le sol.
Le sol est un être vivant
Une des idées majeures de l’intervention est que le sol est vivant. Carlos Crovetto regrette que beaucoup d’agronomes, d’universitaires et de responsables techniques ne veuillent toujours pas le reconnaître pleinement.
Pour lui, le sol possède sa propre physiologie, son propre métabolisme, sa dynamique propre. Dès lors, toute action humaine sur le sol devrait être d’abord une action de respect, une action intelligente et mesurée.
Il insiste aussi sur une nuance de vocabulaire importante : il ne parle pas seulement de fertilisation ou d’alimentation des plantes, mais de nutrition du sol. Ce déplacement du regard est fondamental. Il ne s’agit pas d’abord de nourrir la culture, mais de nourrir l’écosystème sol, dont la plante n’est ensuite qu’une conséquence.
Le carbone, base de la nutrition du sol
Carlos Crovetto rappelle que le sol a besoin d’être alimenté tous les jours et que son besoin fondamental est le carbone. Ce carbone vient de l’air, grâce à la photosynthèse. Les plantes captent le carbone atmosphérique et le transfèrent au système sol par leurs résidus et leur activité racinaire.
Être agriculteur, pour lui, c’est donc entretenir ce cycle du carbone. L’agriculteur respectueux de son sol doit chercher à produire de la photosynthèse en permanence, même en hiver si possible, et à laisser les résidus au sol.
Il résume cette logique avec une formule simple : le grain pour l’homme, les résidus pour le sol.
Pourquoi le travail du sol détruit la vie du sol
Le travail du sol détruit les galeries des lombrics, casse les conduits biologiques, perturbe la structure et accélère le dessèchement. Ensuite, dit-il, on se plaint du tassement et l’on pense devoir retravailler le sol davantage. On entre alors dans un cercle vicieux.
Même un simple mouvement en surface provoque déjà un dommage important. Ce sont finalement les agriculteurs eux-mêmes qui perdent : ils perdent la stabilité du sol, ses capacités biologiques, sa porosité et sa résilience.
Il rappelle que des millions de micro-organismes et une faune abondante vivent dans le sol. Pourquoi, demande-t-il, ces êtres vivants devraient-ils dépendre des caprices d’un homme qui les retourne et détruit leur habitat ?
Une critique de la fertilisation classique
Carlos Crovetto critique une agriculture fondée sur des apports massifs d’agrochimie, de phosphore et d’azote, dans le seul but d’augmenter les rendements. Il estime que cette logique oublie les ressources déjà présentes dans le sol.
Il prend l’exemple d’un agriculteur argentin qui se plaignait de manquer de phosphore parce que son analyse de phosphore Olsen était faible. Carlos Crovetto lui a demandé d’analyser le phosphore total. Résultat : le sol contenait en réalité environ 2 500 ppm de phosphore total, bien davantage que ce que révélait l’analyse de phosphore disponible.
Son raisonnement est le suivant : beaucoup de sols contiennent déjà de grandes quantités d’éléments, mais ceux-ci sont bloqués. Le rôle de l’agriculteur est donc de créer les conditions biologiques permettant de les rendre progressivement disponibles, plutôt que d’apporter sans cesse davantage d’engrais.
Il cite l’exemple d’un producteur argentin, Oscar Alvarado, qui a réussi à augmenter le phosphore disponible dans ses sols en mobilisant les réserves déjà présentes.
L’agriculture demande étude et observation
Pour Carlos Crovetto, l’agriculture n’est ni un caprice ni un jeu. C’est une activité majeure, qui demande du sérieux, de l’étude et de l’observation.
Il invite les agriculteurs à chercher eux-mêmes des réponses sur leurs fermes, puis à aller vers les universités et les instituts avec des observations concrètes. Il insiste sur la valeur du travail de terrain mené par les producteurs eux-mêmes.
L’observation des phénomènes naturels est, selon lui, la base de l’agriculture. Sans elle, on ne peut pas comprendre le fonctionnement du sol ni améliorer durablement les systèmes de culture.
Garder les résidus sur le sol
L’un des piliers de son système est la gestion des résidus en surface. Ces résidus protègent le sol de l’érosion, amortissent l’impact des pluies, limitent les pertes de particules fines, et nourrissent la biologie.
Il donne l’exemple de sa ferme, où il peut tomber environ 700 mm de pluie en quatre mois sur des pentes de 30 %. Malgré cela, il affirme ne pas avoir d’érosion, car il ne laisse pas le sol nu. Il insiste en particulier sur l’importance de ne pas perdre les colloïdes et les particules fines, qu’il serait impossible de reconstituer.
Lorsque l’eau de ruissellement prend une couleur de café, cela signifie que les particules du sol sont en suspension. Pour lui, c’est le signe que l’agriculteur est en train de perdre son capital.
Les rotations sont essentielles
Carlos Crovetto affirme que la rotation des cultures est encore plus importante en agriculture durable qu’en agriculture conventionnelle. La succession des cultures doit permettre de gérer les résidus, la nutrition biologique du sol, la structure et les équilibres sanitaires.
Il montre notamment des exemples de semis sur résidus de maïs, avec obtention de belles cultures de blé. Il souligne que l’on peut semer correctement sans travail du sol, simplement sur une couverture de matière organique.
Il présente aussi des cas de couverts végétaux détruits avant semis, notamment pour l’implantation du maïs. Le principe reste que le sol ne doit jamais être inactif : il faut maintenir de la photosynthèse et une activité biologique le plus longtemps possible dans l’année.
Le semoir et la technique de semis direct
Carlos Crovetto montre des semoirs de semis direct, y compris des modèles observés en France. Il insiste sur leur capacité à travailler verticalement, à limiter le compactage grâce à des pneus larges et à ouvrir correctement le sillon dans les résidus.
Sur sa ferme, il utilise désormais des semoirs spécialisés qui n’ont même plus de caisse à engrais phosphaté, parce qu’il considère que, dans les sols ayant déjà atteint un bon niveau de phosphore disponible, l’apport localisé de phosphore n’est plus nécessaire.
Il rappelle également que beaucoup de fertilisants solubles sont toxiques pour la vie du sol, même s’ils peuvent être utiles à la plante. Il invite donc à réfléchir aux effets des apports non seulement sur la culture, mais aussi sur l’écosystème souterrain.
Des rendements élevés en semis direct
Carlos Crovetto donne plusieurs exemples de rendements obtenus dans son système :
- environ 80 quintaux de blé dans certaines parcelles ;
- jusqu’à 100 quintaux de blé dans des situations qu’il juge impressionnantes ;
- environ 130 quintaux de maïs dans certaines séries historiques ;
- jusqu’à 160 quintaux de maïs dans des peuplements très denses, autour de 100 000 plantes par hectare.
Il mentionne aussi des cultures conduites sur des pentes de 30 %, ce qui montre, selon lui, la capacité du système à produire dans des conditions très difficiles.
Il insiste cependant sur le fait que les rendements ne sont pas l’unique finalité : ils sont la conséquence d’un sol vivant et bien nourri.
D’abord la nutrition biologique du sol
Carlos Crovetto décrit une hiérarchie dans la nutrition :
- laisser les résidus sur le sol ;
- nourrir d’abord la microbiologie ;
- permettre ensuite une nutrition édaphique ;
- considérer enfin la plante comme une conséquence.
Autrement dit, avant de fertiliser la plante, il faut nourrir la vie du sol. C’est cette vie qui construit l’humus, structure le sol et rend progressivement disponibles les éléments nutritifs.
Il explique que l’humus, chargé négativement, s’associe au calcium, de charge positive bivalente. Cette combinaison joue un rôle central dans la fixation puis la libération progressive du phosphore. À la différence de certains colloïdes minéraux qui fixent le phosphore sans le restituer, l’association humus-calcium permet une mise à disposition progressive en fonction des besoins.
Le phosphore, entre fixation et libération
Le phosphore est l’un des grands thèmes techniques de l’intervention. Carlos Crovetto explique que, lorsque les sols retrouvent de la matière organique et du carbone, ils peuvent mobiliser du phosphore jusque-là fixé.
Il illustre cela par l’évolution de ses propres analyses de sol : sans apporter de phosphore depuis plusieurs années, il a vu ses niveaux de phosphore disponible progresser, tandis que le phosphore total diminuait très peu. Cela signifie, selon lui, qu’il a surtout appris à libérer une partie du phosphore déjà présent.
Il insiste sur le fait que l’application de phosphore ne devrait pas viser un effet immédiat sur la plante uniquement, mais s’intégrer à une logique de sol vivant.
Récupérer les terres ravinées
Carlos Crovetto présente plusieurs exemples de ravines comblées ou de zones très dégradées réintégrées à la production. Il explique qu’avec des bulldozers et des pelles mécaniques, certaines ravines ont été remodelées, puis restaurées biologiquement par des années de couverture, de résidus et de semis direct.
Au bout d’une vingtaine d’années, ces secteurs produisent comme le reste de la ferme. Il souligne qu’il a réalisé ces travaux sans subventions publiques, avec ses propres moyens et en réinvestissant sur l’exploitation l’argent produit par l’exploitation.
Les échanges avec les agriculteurs français
Carlos Crovetto souligne les nombreux échanges qu’il a eus avec des agriculteurs français. Il dit avoir accueilli plus de 150 producteurs français sur sa ferme en une dizaine d’années, et s’en réjouit.
Il montre plusieurs photos prises en France : résidus de maïs bien gérés, blés implantés dans de bonnes conditions, systèmes qu’il considère comme très prometteurs. Il félicite les agriculteurs français pour leur sérieux et leur sens des responsabilités.
À propos d’une photo de blé particulièrement réussie, il dit qu’elle lui « parle beaucoup » de la qualité de l’agriculteur qui a obtenu ce résultat.
Suivis de longue durée sur la ferme
Carlos Crovetto revient sur les résultats observés depuis la fin des années 1970 sur sa ferme. Il présente des séries historiques portant sur :
- les précipitations ;
- les doses d’azote appliquées ;
- les apports de phosphore ;
- les rendements en grains ;
- la quantité de résidus restitués.
Il indique que, dans une rotation maïs-blé, les apports d’azote ont pu augmenter selon les objectifs de rendement, alors que les apports de phosphore ont été progressivement réduits jusqu’à zéro. Malgré cela, les rendements ont continué à progresser.
Il note aussi l’importance des résidus de blé, qu’il considère comme particulièrement intéressants pour la formation de composés humiques.
Les accidents existent, mais il ne faut pas se décourager
Carlos Crovetto rappelle qu’un système agricole connaît toujours des difficultés : insectes, irrigation, météo, pathogènes, accidents climatiques. Il ne faut donc pas se décourager après une mauvaise année.
Il évoque notamment un incendie ayant touché sa région et une partie de son exploitation. Il montre les dégâts provoqués par le feu, y compris la fusion partielle des argiles sous l’effet de températures très élevées. Cela dégrade irréversiblement certaines propriétés physiques du sol, en réduisant notamment sa capacité de rétention d’eau.
Pour lui, le feu est donc particulièrement destructeur. C’est une raison supplémentaire de refuser le brûlage des résidus.
Une ferme devenue lieu de rencontre
Au fil du temps, la ferme de Carlos Crovetto est devenue un lieu de visite et de formation. Il y a construit une salle de conférence qui accueille environ un millier de personnes par an, venues de nombreux pays.
Il cite des visiteurs d’Argentine, d’Inde, de Syrie, du Mexique, d’Espagne, du Chili et d’autres horizons. Il voit dans ces échanges un moyen de diffuser une agriculture qui préserve la vie et le milieu.
Conseils à un agriculteur qui travaille encore ses résidus
Dans la discussion avec la salle, Carlos Crovetto répond à un agriculteur qui observe déjà une forte activité biologique dans son sol, mais qui continue à intervenir mécaniquement sur les résidus.
Il l’encourage à essayer plusieurs années sans ce travail mécanique, afin de conserver 100 % des résidus à la surface. Selon lui, cela permettrait :
- de réduire la consommation de carburant ;
- d’améliorer encore la structure du sol ;
- d’augmenter la capacité portante ;
- de rendre les passages de machines moins agressifs ;
- de progresser vers un système encore plus stable.
Il propose même de poursuivre les échanges à distance, avec l’aide de Frédéric Thomas pour la traduction.
Le glyphosate et la question des herbicides
Carlos Crovetto reconnaît avoir utilisé du glyphosate pendant trente ans sur sa ferme, ainsi que d’autres herbicides contre les adventices vivaces et annuelles. Il affirme que ce système lui a permis de multiplier fortement la production, en passant d’environ 22 quintaux à 75 ou 80 quintaux dans certaines situations.
Il se dit intéressé par l’agriculture biologique, qu’il trouve « fantastique », mais affirme ne pas pouvoir aujourd’hui produire 300 hectares de blé en bio dans son contexte.
Sa position est que le semis direct durable est déjà énormément moins agressif pour le sol que l’agriculture conventionnelle travaillée. Il ajoute que, si un système organique parvient à fonctionner sans charrue ni outils de travail du sol, alors il s’y reconnaîtra volontiers davantage.
L’allélopathie et le rôle des résidus
Carlos Crovetto aborde longuement le phénomène d’allélopathie. Il explique que la décomposition des résidus par la microbiologie peut produire des substances, notamment certains acides, qui influencent la germination des graines et le développement des adventices.
Dans le cas du blé, il cite le rôle de micro-organismes comme Penicillium urticae, capables de produire des composés limitant la germination de certaines mauvaises herbes. Il y voit une piste intéressante, issue de l’observation des systèmes en semis direct.
Mais il précise aussi que l’allélopathie peut avoir des effets négatifs sur la culture elle-même si les quantités de résidus sont trop importantes au moment du semis. Sur blé, lorsqu’il y a plus de 3 tonnes de résidus par hectare dans certaines conditions, il peut y avoir des difficultés de germination. Il explique qu’au Chili il retire parfois l’excès de paille au-delà de ce seuil.
Il distingue les effets selon les espèces :
- le seigle est l’une des espèces les plus allélopathiques ;
- l’orge, le triticale, le blé et l’avoine ont aussi des effets notables ;
- le maïs en génère moins ;
- les légumineuses en génèrent généralement peu.
Il souligne que ces phénomènes dépendent fortement de l’eau, de la température, du climat et de la nature des résidus. Il suggère qu’il s’agit d’un sujet de recherche important, notamment pour l’Inra.
Les limaces, conséquence d’un milieu plus favorable à la vie
Interrogé sur les limaces, Carlos Crovetto répond qu’elles sont effectivement favorisées par l’agriculture durable, parce qu’elles trouvent un milieu protégé sous les résidus. Mais il y voit aussi la conséquence de meilleures conditions agronomiques.
Il estime que l’homme est plus intelligent que la limace et qu’il doit savoir gérer ce problème avec les moyens disponibles. Il ne considère pas les limaces comme une raison suffisante pour remettre en cause le système.
Les maladies et l’équilibre biologique
Concernant les maladies, Carlos Crovetto explique qu’il applique des fongicides sur céréales, surtout sur la semence et plus occasionnellement en végétation. Il considère cependant que des plantes mieux nourries et plus équilibrées résistent mieux.
Il évoque notamment le piétin-échaudage et cite les travaux du professeur Jean Dufumier de non, en réalité, ici la transcription semble viser André Voisin ? ou plutôt un auteur nommé Melon. En s’appuyant strictement sur les propos retranscrits, Carlos Crovetto mentionne surtout les textes d’un professeur Melon, qu’il recommande vivement de lire. Selon lui, ces travaux montraient déjà que des apports organiques étalés à la surface du sol favorisaient la prolifération de champignons saprophytes et contribuaient ainsi à mieux contrôler certains problèmes racinaires.
Dans sa logique, la dégradation des pailles en surface peut produire des effets comparables.
Les fertilisants solubles et leurs effets sur le sol
Carlos Crovetto met en garde contre la localisation d’engrais solubles près de la graine. Selon lui, cela peut perturber la symbiose mycorhizienne et nuire à la vie du sol.
Il considère que l’application de phosphore devrait se faire plutôt à la volée et en surface, surtout lorsque les niveaux de phosphore disponible sont déjà suffisants. Pour des sols très pauvres, une petite part localisée peut rester admissible, mais cela doit rester mesuré.
Plus largement, il affirme que, dans une agriculture durable, tous les fertilisants appliqués de manière localisée dans le sol peuvent provoquer un stress biologique. Il vaut mieux penser d’abord au sol, et non à la seule proximité immédiate de la plante.
L’azote, l’urée et les formes préférables
Sur l’azote, Carlos Crovetto insiste sur les effets des différentes formes. Il juge l’urée peu satisfaisante, car elle doit d’abord être transformée avant de devenir disponible, et cette transformation peut acidifier le sol et provoquer des pertes.
Il préfère des formes de type nitrate d’ammonium, appliquées en petites doses répétées, pour limiter les pertes et les effets négatifs. Il critique la logique qui consiste à ne regarder que le coût par unité d’azote sans considérer les conséquences sur l’écosystème.
Il rappelle aussi que de nombreux micro-organismes fixateurs d’azote atmosphérique vivent dans le sol, et qu’il faut éviter de perturber leur fonctionnement.
Le feu, l’acide phosphorique et les excès techniques
Au cours de ses voyages, Carlos Crovetto dit avoir vu des pratiques qu’il juge aberrantes, comme l’application d’acide phosphorique directement sur les sols dans certaines exploitations. Pour lui, ce type d’intervention détruit la vie du sol.
Il donne aussi l’exemple d’une luzernière irriguée au nord du Mexique, conduite selon lui sans compréhension suffisante des besoins de couverture du sol et de limitation des pertes par évaporation. Ces récits servent à illustrer une idée récurrente : on ne doit pas agir de manière empirique, mais sur la base d’une compréhension du fonctionnement du sol et des plantes.
Importance de la littérature agronomique
Carlos Crovetto recommande de lire des auteurs d’agronomie et de biologie des sols. Dans la transcription, il cite en particulier les écrits du professeur Melon, qu’il présente comme essentiels et malheureusement méconnus dans la salle.
Il explique que la lecture de ces travaux l’a aidé à mieux comprendre le fonctionnement du sol, les résidus, les maladies et les interactions biologiques.
Le rapport carbone/azote des résidus
Carlos Crovetto détaille l’importance du rapport carbone/azote des résidus :
- les résidus de blé ont un rapport élevé, supérieur à 80 ;
- ceux du maïs sont autour de 50 ;
- les légumineuses descendent autour de 30.
Plus le rapport est élevé, plus la dégradation est lente, ce qui favorise une couverture durable de la surface. C’est une qualité importante pour protéger le sol.
Il précise qu’au début d’un système, une partie de l’azote peut être immobilisée pour dégrader ces résidus. Pendant les cinq ou six premières années, cela peut conduire à recommander environ 10 unités d’azote supplémentaires par tonne de résidus. Ensuite, lorsque le système se stabilise, une partie de l’azote est restituée via l’humus formé.
Les animaux et l’usage des résidus
Carlos Crovetto insiste sur le fait que les animaux doivent être tenus à l’écart des champs lorsque l’objectif est d’améliorer le sol. Les résidus ne doivent pas être consommés par les vaches.
Il reprend sa formule : le grain pour l’homme, le reste pour le sol, non pour les vaches.
Pour lui, les meilleurs aliments pour les animaux et les meilleurs résidus pour le sol ne sont pas la même chose. Les couverts végétaux verts apportent surtout de l’activité et de la stimulation biologique, mais la véritable nutrition carbonée du sol vient d’abord des résidus de récolte.
Matière organique, carbone et perspective climatique
Carlos Crovetto relie fortement l’agriculture durable à la question du climat. Il estime qu’une part de l’effet de serre provient de la mauvaise gestion des sols, de l’oxydation de leur matière organique et de l’usage excessif d’énergies fossiles.
Le semis direct sur résidus permet, selon lui, de rééquilibrer le bilan en carbone. Il explique que le suivi de la matière organique de ses sols lui permet de vérifier l’amélioration progressive du système. Il cite des estimations de gains annuels de matière organique et insiste sur l’idée que l’accumulation de carbone dans le sol est un objectif central.
Une responsabilité humaine et morale
Dans sa conclusion, Carlos Crovetto dépasse la seule technique. Il affirme que la véritable richesse n’est pas seulement le sol, mais l’homme et son intelligence. Il appelle à plus d’humilité, de respect, d’amour du travail bien fait et de responsabilité.
Il dit avoir beaucoup appris de son propre sol : à aimer, à respecter, à être plus humble. Il demande aux agriculteurs de ne pas agir contre leur conscience, mais de chercher honnêtement ce qui est bon pour leur milieu.
Selon lui, l’agriculteur a un rôle essentiel : nourrir les autres tout en protégeant la vie, l’eau, les oiseaux, les vers de terre et l’ensemble du milieu.
Le climat français et les possibilités du semis direct
À une question sur le climat français, il est répondu que les conditions françaises sont, en réalité, souvent plus favorables que celles du Chili pour développer une agriculture durable : pluies plus régulières, sols riches en calcium, conditions plus tempérées.
Carlos Crovetto se dit émerveillé par les sols français observés au cours de son séjour. Là où lui a été conduit au semis direct par nécessité, les agriculteurs français disposent souvent d’atouts encore plus grands pour réussir.
Pour l’avenir : s’organiser et diffuser ces pratiques
Enfin, Carlos Crovetto appelle les agriculteurs à se regrouper dans des organisations nationales comparables à celles qui existent en Argentine, au Brésil ou aux États-Unis, pour promouvoir le semis direct durable.
Il insiste sur la nécessité de multiplier les réunions, les échanges et les observations de terrain. L’avenir, dit-il, dépendra d’abord de l’évolution des hommes, bien plus que du sol lui-même.
Il voit les agriculteurs comme des personnes investies d’une responsabilité particulière pour l’avenir de l’humanité. Il faudra produire davantage, et mieux, tout en améliorant les sols au lieu de les détruire.
Conclusion
Tout au long de son intervention, Carlos Crovetto défend une idée centrale : le sol est un être vivant qu’il faut respecter, nourrir et protéger. Le semis direct sur résidus n’est pas pour lui une simple technique, mais une manière de penser l’agriculture.
Cette agriculture durable repose sur quelques principes fondamentaux :
- ne pas travailler le sol ;
- garder le sol couvert ;
- nourrir la vie du sol par le carbone ;
- observer la nature ;
- raisonner les fertilisations à partir du fonctionnement biologique ;
- accepter une démarche de long terme ;
- considérer la plante comme la conséquence de la santé du sol.
Son témoignage, fondé sur plusieurs décennies de pratique au Chili, veut montrer qu’il est possible de restaurer des sols très dégradés, de produire à haut niveau et de redonner une fonction vivante à l’agriculture.