Céréales anciennes en ABC sur sol vivant, avec Andrew Cocup
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Introduction
Cette intervention présente le parcours d’Andrew Cocup, paysan-boulanger céréalier installé dans le Gers, qui a mis en place sur sa ferme des itinéraires techniques centrés sur la régénération des sols, les céréales anciennes et le lien entre cultures et élevage.
Dès le début, Andrew Cocup précise qu’il ne se considère pas comme un « expert » au sens classique, mais qu’il vient surtout raconter ce qui lui est arrivé, dans l’espoir que son expérience puisse être utile à d’autres. Il explique qu’il a longtemps eu le sentiment d’être seul face aux questions agricoles actuelles, avant de découvrir que beaucoup de réponses existaient déjà, parfois depuis très longtemps. Il remercie donc les personnes qui prennent l’initiative de réunir les acteurs autour de ces sujets.
Départ de la réflexion
À l’origine, sa prise de conscience vient d’un simple article sur l’agriculture contemporaine et l’alimentation industrielle, qui l’a profondément choqué. Sa première démarche a alors été très concrète : apprendre à cultiver ses propres légumes.
Il commence comme ses voisins, avec un motoculteur et des façons de faire assez classiques. Très vite, il se retrouve dans une lutte permanente contre les mauvaises herbes. Chez ses voisins, cette guerre se fait avec des produits chimiques ; chez lui, sans produits, mais cela reste une guerre malgré tout.
C’est seulement après quelques années sans travail du sol dans son potager qu’il dit être entré dans un contexte d’abondance « sans boulot » ou presque. Au bout de la troisième année sans toucher la terre, il observe une transformation totale. Il voit un équilibre se reformer sous ses yeux, ce qui le marque profondément. Il raconte être alors tombé amoureux de cette histoire de la terre, des plantes et de l’équilibre naturel.
À partir de là, il se dit avec son épouse qu’il faudrait essayer de faire cela à plus grande échelle, pour montrer qu’il existe d’autres options pour produire autrement.
Installation dans le Gers
Andrew Cocup et son épouse investissent alors tout ce qu’ils ont pour acheter une ferme dans le Gers.
À son arrivée, l’une des premières images qui le frappe est celle d’un homme en train de préparer ses produits phytosanitaires. Pour quelqu’un qui venait justement de remettre en cause les excès de l’agriculture moderne, cette scène agit comme une confirmation de la nécessité de chercher d’autres méthodes.
Mais une fois la ferme achetée, il se retrouve submergé. L’ancien propriétaire, qu’il décrit comme très aimable, lui transmet une avalanche d’informations pratiques : irrigation, mécanique, nettoyage du grain, fonctionnement du silo, vannes à tourner au bon moment sous peine de casse, etc. Face à cette complexité, il se sent complètement perdu.
Il estime qu’à cause de cette surcharge, il abandonne en grande partie ce qu’il avait appris dans les potagers et repart sur une agriculture biologique « classique », c’est-à-dire fondée sur le travail du sol. Il avait bien mis en place quelques techniques intéressantes, comme une manière de semer le blé puis de biner avec une bineuse guidée, mais globalement il constate qu’il ne s’en sort pas.
Les limites de l’agriculture biologique classique sur la ferme
Le constat est double : techniquement, cela ne fonctionne pas suffisamment bien ; agronomiquement, l’état des sols se dégrade.
Lorsqu’il achète la ferme, les sols sont déjà très appauvris après des années de maïs. Il évoque un taux de matière organique faible, autour de 1,5 %. Ensuite, la situation empire : chardons de plus en plus présents, rumex qui envahit les parcelles, perte de fertilité générale. Continuer ainsi n’est pas une option.
Il raconte un épisode marquant : il avait emprunté une machine de type « écimeuse », bricolée à partir de lames de tondeuse, destinée à couper les mauvaises herbes au-dessus de la culture afin d’éviter leur montée à graines. Il l’utilise dans ses champs avec des lunettes de protection, recevant des débris de partout, et réalise alors qu’il est engagé, lui aussi, dans une guerre contre la nature. Chez lui, cette guerre est mécanique ; chez ses voisins, elle est chimique ; mais dans les deux cas, cela reste une guerre.
Réflexion historique sur l’effondrement des civilisations
Andrew Cocup élargit alors sa réflexion. Il rappelle que plusieurs civilisations ont disparu parce que leur système agricole s’était effondré.
Il prend l’exemple du monde romain. Au départ, il y avait selon lui de petites fermes familiales mêlant végétal et animal en symbiose. Puis, avec les guerres et la concentration foncière, ces fermes ont été remplacées par de grandes exploitations travaillées par des esclaves. Dans un tel système, la fertilité à long terme n’était plus l’objectif : seul comptait le bénéfice immédiat. Très vite, les rendements baissent et la fertilité disparaît, obligeant à aller chercher de nouvelles terres, notamment en Afrique.
Il souligne que, durant certaines périodes, du blé était cultivé dans des zones qui sont aujourd’hui le désert du Sahara. Pour lui, cela montre à quel point notre civilisation est en train de refaire les mêmes erreurs que celles qui ont déjà échoué avant nous, avec une aggravation supplémentaire : aujourd’hui, la crise est globale et s’accompagne d’un effondrement massif de la biodiversité, notamment des insectes.
La découverte de la fertilité du sol vivant
Au moment où il envisage de vendre la ferme, il découvre les travaux de Robin Hood, un chercheur anglais travaillant en Inde, qui a consacré sa vie à des expérimentations sur le lien entre sol, plantes, animaux et santé humaine.
La conclusion qui le frappe est simple : avec un sol vivant, on obtient des plantes en santé, des animaux en santé et des êtres humains en santé. Tout commence par la terre.
Il cite notamment des expérimentations extraordinaires, où des maladies animales, voire des problèmes très graves, auraient été abordés à travers la qualité des pâtures et la fertilité du sol. Il renvoie aussi à des ouvrages disponibles en français, en particulier sur le thème suivant : les maladies animales et humaines peuvent être influencées par des plantes issues de sols fertiles.
Cette découverte est pour lui une première introduction au concept de sol vivant.
Les références qui structurent sa vision
À cette période, Andrew Cocup lit également plusieurs auteurs importants :
- André Voisin ;
- Newman Turner ;
- des travaux sur les agricultures permanentes d’Asie, parfois résumés par l’expression « les paysans de quarante siècles ».
À travers toutes ces lectures, il dit retrouver toujours les mêmes idées :
- le pouvoir transformateur des herbivores ;
- le rôle central de l’herbe ;
- la nécessité d’un lien intime entre végétal et animal ;
- l’idée que des agricultures durables ont déjà existé très longtemps.
Pour lui, cela finit par s’imposer comme la seule voie possible vers une agriculture véritablement durable.
Repartir du sol et des animaux
Avec l’accord de son épouse, il décide donc d’investir ce qu’il leur reste pour recommencer à partir d’une autre base : le sol et les animaux.
Il s’appuie sur des recettes de prairies inspirées des expérimentations de Newman Turner. Il sème ces prairies, puis met en place un troupeau de vaches conduit en pâturage tournant. Les animaux changent de parcelle une à deux fois par jour.
Il installe aussi des couloirs de circulation pour les vaches. Au départ, cela répond à une contrainte : il n’y avait presque plus d’arbres sur la ferme, comme dans beaucoup d’endroits, et donc très peu d’ombre. Les couloirs permettent aux animaux de revenir à l’étable pour boire et s’abriter quand ils le souhaitent.
Mais il souligne que cet aménagement devient aussi un outil de gestion très performant. Grâce à ces couloirs, il peut faire pâturer à peu près n’importe où sur la ferme selon ses objectifs, tout en gardant une conduite simple du troupeau.
Très vite, il observe dans les parties les plus favorisées de la ferme une explosion de vie dans le sol.
La question de la récolte sans chimie et sans travail du sol
Une fois cette dynamique de fertilité enclenchée, il reste cependant une question majeure : comment récolter des cultures sans chimie, dans une ferme biologique, tout en évitant de bouleverser le sol ?
C’est là que commencent selon lui les vrais problèmes techniques.
Il s’intéresse alors aux recherches du Rodale Institute, aux États-Unis. Ces travaux reposent sur une idée simple : produire un paillage directement dans la parcelle en roulant un couvert végétal, puis semer la culture à travers ce paillage.
Pour que ce système fonctionne, le couvert doit être suffisamment avancé, notamment en floraison, au moment du roulage. Comme toutes les espèces n’arrivent pas à floraison au même moment, il commence avec des couverts relativement simples, par exemple de la vesce.
Premiers essais de semis dans couvert roulé
Il présente plusieurs essais :
- de la vesce roulée, avec du maïs semé directement à travers le couvert ;
- des observations de fin de cycle montrant qu’il reste encore un paillage significatif ;
- une comparaison entre un maïs cultivé de manière classique, travaillé et biné, et un maïs implanté dans couvert.
Dans un champ, il observe même un tournesol spontané devant les maïs. Le tournesol placé devant le maïs conduit classiquement et biné ne se comporte pas de la même façon que celui présent devant le maïs semé dans la vesce. Pour lui, cela révèle qu’il existe malgré tout des solutions crédibles.
Il montre aussi des exemples en soja semé dans couvert roulé. Le roulage n’était pas parfait et il restait des choses à améliorer, mais à la fin du cycle, les rendements étaient très proches de ceux des témoins. Surtout, il souligne que dans un cas, on améliore les sols, tandis que dans l’autre, on les mine.
Essais avec le sarrasin et d’autres espèces
Andrew Cocup teste également l’usage du sarrasin. Après une moisson, il obtient beaucoup de repousses de sarrasin, dans lesquelles il sème directement de l’orge. Après le premier gel, le sarrasin disparaît et le champ prend l’apparence d’une parcelle conventionnelle bien implantée.
Il poursuit ainsi plusieurs années d’expérimentations sans travail du sol, ce qui le convainc qu’il existe des solutions viables.
La question de la légèreté des interventions et le recours aux chevaux
Au fil de ce processus, il constate qu’un point devient essentiel : si l’on ne veut pas travailler le sol, il faut aussi être très léger dans ses interventions, car ses terres sont très sensibles au compactage.
C’est ce qui l’amène à s’intéresser au travail avec les chevaux. Il va voir des personnes capables de travailler de grandes surfaces en traction animale. Il montre notamment des exemples de semis direct avec des chevaux, parfois assistés de systèmes modernes comme le GPS, afin de rester précis même quand on ne voit presque rien dans les couverts.
Il insiste sur le fait qu’il existe aujourd’hui des outils performants permettant de faire ce type de travail. Il dit avoir beaucoup étudié le temps de travail engendré, mais n’entre pas ici dans le détail.
Poursuite des essais en système toujours plus léger
Il continue ensuite les mêmes expérimentations en cherchant des solutions toujours plus légères. Il évoque par exemple des semis à la volée suivis de roulages de vesce dans des conditions pas toujours idéales, mais avec malgré tout des résultats intéressants : les cultures traversent le couvert et finissent par structurer un champ prometteur.
Mais une limite demeure : dans certains cas, il ne peut pas faire pâturer les vaches sur les mêmes parcelles lorsqu’il a besoin, par exemple, d’une floraison précoce de la vesce pour pouvoir la rouler avant semis de maïs. Il ne veut pas freiner ce couvert en le pâturant.
En parallèle, il voit pourtant très bien qu’à chaque fois qu’il y a des vaches dans un champ, il y a une explosion de fertilité. Il mentionne aussi des chiffres observés ailleurs, confirmant ce qu’il a vu lui-même : dans des systèmes comparés, les parcelles avec animaux montrent des niveaux nettement supérieurs de matière organique et une bien meilleure capacité d’infiltration de l’eau.
Ce constat le gêne dans le bon sens du terme : il ne veut plus avoir des vaches d’un côté et des cultures de l’autre, mais réussir à mélanger les deux.
Les céréales anciennes
En parallèle de ces recherches agronomiques, Andrew Cocup multiplie des blés anciens.
Il montre que l’épi et la plante n’ont rien à voir avec les blés modernes : les plantes sont beaucoup plus hautes et d’un tout autre gabarit. Lorsqu’il compare des blés anciens et des blés modernes cultivés dans une même chambre de culture, il fait analyser leur contenu en minéraux et vitamines. D’après ses résultats, les blés anciens présentent en moyenne 55 % de plus.
Pour lui, cela confirme qu’une part de la baisse de qualité alimentaire actuelle vient certes de l’état des sols, mais aussi du choix variétal.
Il raconte aussi avoir présenté à des enfants venus à la ferme l’histoire de ces blés anciens, originaires des régions du Croissant fertile. Il laisse entendre qu’ils portent peut-être encore des caractéristiques liées à cette longue histoire agricole.
Semer du blé dans les pâtures
Une autre piste importante consiste à semer du blé directement dans des pâtures.
Il dit s’être inspiré d’une visite chez un paysan du centre de la France, qui pratique ce système notamment pour produire sa propre paille. Sur sa ferme, il commence donc à semer du blé dans les prairies.
Les photos qu’il commente montrent très clairement une limite entre la zone semée et la zone non semée. Au départ, le blé paraît parfois concurrencé par la végétation en place, mais finalement il monte bien et donne des résultats remarquables. Dans certains cas, il atteint des hauteurs très importantes.
Il insiste sur le fait qu’il y a là quelque chose de magnifique à observer.
Repenser la concurrence entre plantes
Ces essais l’amènent à remettre en cause l’idée classique de concurrence entre plantes.
Dans certaines pâtures, il voit par exemple des forêts de folle avoine, probablement héritées d’un ancien historique cultural. Puis, à l’endroit où il sème du blé, la folle avoine s’arrête. Cela le fascine. Il formule l’hypothèse que le sol avait besoin d’une graminée et que l’introduction du blé a modifié l’expression de la flore présente.
Il montre aussi des mélanges comprenant notamment :
Pour lui, ces observations montrent que la diversité mène plus vers l’abondance que vers la concurrence.
Vers l’idée d’une pâture permanente productrice
Ce qui l’intéresse particulièrement, c’est l’idée d’une pâture permanente.
Il explique que les plantes pérennes ou les prairies de base lui semblent beaucoup plus faciles à gérer que des successions de plantes annuelles concurrentielles, qui imposent de nombreux réglages et interventions.
Il évoque plusieurs pistes à explorer :
- des semis précoces de blé ;
- l’association céréales-forrages ;
- des systèmes produisant à la fois du grain et de la biomasse ;
- des références qu’il va chercher chez d’autres agriculteurs.
Il cite également une thèse en cours dont la conclusion l’intéresse particulièrement : les nouveaux systèmes de culture produisant à la fois des céréales et du fourrage, pour un point donné, redonnent une pertinence aux systèmes de polyculture-élevage qui ont tenu pendant des siècles, voire des millénaires.
Pour lui, il n’y a au fond rien de vraiment nouveau : il s’agit surtout de retrouver des logiques anciennes, adaptées aux enjeux actuels.
La question génétique
Andrew Cocup estime qu’un travail reste à faire au niveau de la génétique des plantes.
Selon lui, on ne peut pas refaire ce genre d’agriculture avec des variétés créées en laboratoire pour des systèmes artificiels. Il considère que beaucoup de variétés modernes n’ont même plus la capacité de développer certaines relations biologiques fondamentales.
Il appelle donc à se réunir pour retrouver ou sélectionner des génétiques capables de pousser dans des conditions plus difficiles, mais plus vivantes.
De la farine au pain
La dernière partie de son intervention porte sur l’économie de la ferme et la transformation.
Son objectif initial était de vendre sa farine. Mais personne n’en voulait, parce qu’elle était jugée insuffisamment « forte » pour les usages boulangers standards. Cela lui semblait absurde, puisque c’était pourtant la même farine, issue des mêmes blés, avec lesquels on avait fait du pain pendant des millions d’années.
Il se met donc à faire du pain lui-même. Cela ne marche pas immédiatement. Le déclic vient lorsqu’il découvre un ouvrage sur les boulangers du XVIIe siècle en France, qui lui permet de mieux comprendre les pratiques anciennes.
À travers ce travail, il dit avoir compris qu’à chaque étape — au champ, dans les traitements, dans le choix variétal, dans la mouture, dans les ajouts chimiques, dans les fermentations accélérées avec levures industrielles — on s’est progressivement éloigné du vrai pain.
Le pain comme aliment de très haute valeur
Pour Andrew Cocup, un vrai pain, réalisé à partir de bons blés, avec fermentation naturelle, n’est pas un aliment banal : c’est un aliment d’une très grande valeur.
Il insiste sur le fait qu’avec des fermentations naturelles, on libère non seulement des minéraux et des vitamines, mais aussi d’autres composés bénéfiques :
- des peptides ;
- des antioxydants ;
- des molécules pouvant participer à la lutte contre certains cancers ;
- des éléments intéressants dans le cadre de maladies auto-immunes.
Ainsi, le pain retrouve selon lui sa place au centre de la table.
Une demande réelle existe
Il termine sur une note d’espoir.
Devant leur magasin, il voit qu’il existe une demande réelle pour des produits locaux, cohérents, digestes et porteurs d’une histoire. Selon lui, les consommateurs sont intelligents et s’intéressent à ces démarches.
Son message final est qu’il existe de vraies opportunités à explorer, à condition de renouer les liens entre sol, plantes, animaux, génétique, transformation et alimentation humaine.
Idées principales de l’intervention
L’intervention d’Andrew Cocup peut être résumée autour de quelques convictions fortes :
- tout commence par la fertilité du sol ;
- l’agriculture ne peut pas être durable sans lien entre végétal et animal ;
- le pâturage tournant et les herbivores jouent un rôle fondamental dans la régénération ;
- il est possible de produire des cultures sans chimie et sans travail du sol, notamment grâce aux couverts roulés ;
- les céréales anciennes ont un intérêt agronomique, nutritionnel et culturel ;
- la diversité végétale doit être pensée comme une source d’abondance plutôt que comme un problème de concurrence ;
- les systèmes de polyculture-élevage retrouvent aujourd’hui une forte pertinence ;
- la qualité du pain dépend de l’ensemble de la chaîne, du sol jusqu’à la fermentation ;
- il existe une attente sociale forte pour ces approches.