Polyculture-élevage en conversion bio, par Baptiste Carrouché
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Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !
Présentation de la ferme de la Tremblaye
Cette intervention ouvre la série des présentations de systèmes agricoles considérés comme particulièrement avancés au regard des enjeux évoqués dans la matinée. Baptiste Carrouché présente la ferme de la Tremblaye, située en Île-de-France, au sud-ouest de Paris, à côté de Rambouillet, sur la commune de La Boissière-École.
Il explique qu’il s’agit d’une ferme très diversifiée, construite comme un système complet et intégré, associant grandes cultures, élevage, agroforesterie, transformation à la ferme, forêt et production d’énergies renouvelables. L’objectif de la présentation est de montrer à la fois l’organisation générale de la ferme, les pratiques mises en place depuis plusieurs années, et la manière dont l’ensemble forme un système cohérent relevant de l’agroécologie.
Baptiste Carrouché se présente comme directeur de la ferme de la Tremblaye. Il précise que la ferme regroupe douze métiers différents et une multitude d’activités, avec une logique d’intégration poussée visant à valoriser l’ensemble des ressources produites sur place.
Les grands chiffres de la ferme
La ferme de la Tremblaye comprend d’abord 280 hectares de forêt, gérés sous certification PEFC, dans une logique de gestion durable. Baptiste Carrouché indique que la forêt constitue une véritable source d’inspiration pour la ferme, car elle produit de la biomasse et stocke du carbone sans travail du sol, sans engrais chimiques et sans pesticides, insecticides, fongicides ni désherbants.
La ferme dispose aussi de 138 hectares de cultures. Ces surfaces sont conduites sans labour depuis 2008, puis en semis direct depuis 2014. Depuis l’année de l’intervention, ces pratiques sont maintenues autant que possible dans un cadre d’agriculture biologique.
L’élevage comprend 150 vaches laitières et 400 chèvres. La totalité du lait produit est transformée sur la ferme. Celle-ci fabrique des fromages fermiers et prévoit également de produire des yaourts.
La ferme possède en outre ses propres sources d’énergie renouvelable. Un méthaniseur agricole valorise les effluents d’élevage, le fumier, le lisier et le lactosérum issu de la fromagerie. Cette méthanisation permet de produire de l’électricité, de l’eau chaude et un fertilisant naturel : le digestat.
Le bois de la forêt est également valorisé pour chauffer la fromagerie grâce à une chaudière bois.
Pour Baptiste Carrouché, au centre de tout ce système, il y a l’humain : les savoir-faire, les métiers, et la volonté de maintenir de l’activité et de l’emploi.
Une ferme pensée comme un système intégré
Tout au long de son intervention, Baptiste Carrouché insiste sur la logique de fermeture des cycles de production. L’idée est de réduire les pertes, de valoriser ce qui était historiquement considéré comme des déchets, et d’organiser les activités pour qu’elles se complètent les unes les autres.
Les cultures servent principalement à nourrir les animaux, sous forme de fourrages ou de céréales. Certaines cultures intermédiaires ou certains couverts végétaux peuvent également être mobilisés pour produire de la biomasse destinée au biogaz.
La ferme n’étant pas totalement autonome en alimentation pour ses troupeaux, elle travaille avec des agriculteurs voisins. Baptiste Carrouché précise que ces partenaires s’inscrivent dans des pratiques cohérentes avec celles de la ferme de la Tremblaye, notamment en agriculture de conservation et en agriculture biologique. Cette collaboration a conduit à la mise en conversion bio de 700 hectares autour de la ferme, destinés à l’alimentation des troupeaux et à une agriculture jugée plus respectueuse.
Il souligne que cette cohérence dépasse l’échelle de l’exploitation. La rotation culturale n’est plus pensée seulement à l’échelle de la ferme, mais à celle du territoire. Cela permet d’éviter que les meilleures terres soient toujours réservées aux cultures les plus rentables et les moins bonnes terres aux prairies. À l’échelle territoriale, il devient possible d’organiser des rotations plus diversifiées et plus cohérentes.
La transformation et la valorisation des ressources
Tout le lait produit sur la ferme est transformé sur place. Cela permet de valoriser directement la ressource principale issue de l’élevage.
Baptiste Carrouché rappelle que l’élevage produit trois grands types de produits : le lait, la viande, et les effluents d’élevage, c’est-à-dire le fumier et le lisier. Ces effluents sont eux aussi valorisés, soit directement sur les cultures comme apport de matière organique, soit via la méthanisation.
La fromagerie est chauffée grâce au bois de la forêt de Rambouillet et de la forêt de la ferme. Une chaudière bois installée en 2006 produit la chaleur et l’eau chaude nécessaires à la fromagerie, qui doit être maintenue à 30 °C toute l’année. Cette chaleur sert également aux bureaux, aux logements du personnel et à des entreprises extérieures.
La fromagerie génère aussi un sous-produit : le lactosérum, ou petit-lait. Celui-ci est lui aussi valorisé par la méthanisation, ce qui permet de produire de l’énergie renouvelable. En retour, la méthanisation fournit de la chaleur à la fromagerie en complément.
Selon Baptiste Carrouché, l’ensemble des énergies renouvelables produites permet de couvrir les besoins de la ferme en électricité et en chaleur, mais aussi ceux du village de La Boissière-École. L’électricité produite couvrirait les besoins d’environ 700 foyers.
Le digestat, issu de la méthanisation, n’est plus considéré comme un déchet. Il est devenu l’engrais de ferme, avec un intérêt agronomique en azote, phosphore et potasse.
Il souligne aussi l’intérêt climatique de la méthanisation. Le méthane qui aurait été rejeté dans l’atmosphère est capté puis brûlé, ce qui transforme un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2 en émissions jugées moins impactantes.
L’agriculture systémique selon la ferme de la Tremblaye
Baptiste Carrouché emploie l’expression « agriculture systémique » pour désigner cette manière de relier forêt, grandes cultures, élevage, transformation et énergie. Pour lui, cela rejoint l’agroécologie : un système complet, cohérent, tenant compte du stockage du carbone, des ressources disponibles et de leur valorisation.
Il résume cette agriculture systémique comme l’intégration de la forêt, des grandes cultures, de l’élevage et de la valorisation des produits.
Il insiste aussi sur la réduction des transports. Comme la production laitière, la traite, la transformation fromagère et les cultures sont regroupées sur un même site, cela limite fortement les déplacements, notamment ceux des camions-citernes. Le lait passe directement de la salle de traite à la fromagerie.
Un système bas carbone
Baptiste Carrouché présente ensuite un bilan gaz à effet de serre réalisé en 2017 sur la campagne 2016 pour le lait de vache produit à la ferme de la Tremblaye. L’étude a été conduite par le Céréopa, à partir de méthodes de calcul reconnues et officielles.
Les résultats corrigés selon les références de l’ADEME montrent une émission de 741 grammes équivalent CO2 par litre de lait produit pour la ferme hors méthanisation. En intégrant la méthanisation, le chiffre présenté est de 714 grammes équivalent CO2 par litre de lait.
Il précise que ces chiffres sont nettement inférieurs à certaines références nationales, qu’il situe autour de 1 000 grammes équivalent CO2 par litre de lait. Pour lui, cette performance est liée à l’intégration des activités, à la valorisation de toutes les ressources de la ferme et à la cohérence territoriale du système.
Il ajoute que la plantation d’arbres et le renforcement de la biodiversité sur les parcelles doivent permettre d’aller encore plus loin dans le stockage du carbone.
Les trois piliers agronomiques mis en avant
Pour présenter plus concrètement les pratiques dans les champs, Baptiste Carrouché met en avant trois piliers fondamentaux :
- la rotation culturale ;
- la réduction maximale, voire l’absence, de travail du sol ;
- la couverture végétale permanente.
La rotation culturale
La rotation n’est plus pensée à l’échelle de la seule exploitation, mais à l’échelle du territoire, en collaboration avec les agriculteurs voisins.
La rotation est construite en lien avec le système d’élevage, ce qui permet de valoriser les fourrages. Une grande place est donnée aux prairies et à la luzerne, cultures pérennes ou pluriannuelles qui limitent le travail du sol et favorisent le stockage du carbone.
D’autres cultures sont également intégrées : maïs, épeautre, avoine, mélanges avec féverole, vesce, ainsi que des surfaces engagées en mesures agroenvironnementales.
Le non-labour et le semis direct
Les cultures sont conduites sans labour depuis 2008 et en semis direct depuis 2014. Baptiste Carrouché présente par exemple un semis direct d’avoine-féverole dans un couvert de moutarde blanche, réalisé en octobre de l’année précédente.
L’objectif recherché est de stocker du carbone, de limiter l’érosion, de maintenir la fertilité des sols et d’apporter de la matière organique végétale fraîche.
La couverture végétale permanente
Cette couverture peut prendre la forme de cultures fourragères, de cultures intermédiaires ou de cultures pérennes. Elle est pensée comme essentielle dans le fonctionnement agronomique de la ferme.
Le pâturage tournant dynamique et l’agroforesterie
Les prairies de la ferme sont conduites en pâturage tournant dynamique, sous agroforesterie. Entre les paddocks, des arbres sont replantés, notamment des pommiers.
Baptiste Carrouché attribue plusieurs fonctions à ces plantations :
- ramener de la biodiversité dans les parcelles ;
- découper l’espace ;
- apporter une nouvelle ressource alimentaire, en particulier des pommes ;
- fournir de l’ombre aux animaux ;
- stocker du carbone.
La question du bien-être animal est explicitement évoquée. Selon lui, une vache souffre au-dessus de 20 à 25 °C, et il est donc essentiel de recréer de l’ombre dans les parcelles.
L’affouragement en vert
Un autre levier mis en avant est l’affouragement en vert. Cette pratique consiste à valoriser des surfaces qui ne pouvaient pas être pâturées directement mais qui peuvent produire de la luzerne, des prairies ou d’autres couverts végétaux, comme des méteils, du colza fourrager ou des sorghos multicoupes.
L’herbe est récoltée au champ puis apportée directement aux animaux à l’auge. D’après Baptiste Carrouché, cette alimentation est de grande qualité. Il indique observer des résultats positifs sur les animaux, avec une amélioration de leur santé et sans baisse de performance par rapport à un système plus classique.
Cette pratique permet aussi de renforcer l’[[autonomie fourragère]] et de réduire la dépendance aux concentrés azotés achetés à l’extérieur.
Les cultures et la fertilisation
Le système cherche à simplifier la conduite en bio grâce à des cultures pérennes, à un travail du sol simplifié ou absent, et à la valorisation du digestat.
Le digestat est présenté comme riche en azote, phosphore et potasse, donc utile pour la croissance des cultures.
La ferme utilise aussi du maïs épi, ensilé en ne récoltant que les épis et en laissant au sol les tiges, les feuilles et les racines, dans l’objectif de restituer de la matière végétale morte et de la matière organique au sol.
Parmi les cultures mentionnées figurent aussi le triticale, l’avoine et l’épeautre, choisis notamment pour leurs besoins réduits en intrants.
La place de l’humain, des animaux et de la qualité des produits
Baptiste Carrouché insiste sur le fait que l’agriculture systémique ne se réduit pas à une série de techniques agronomiques. Elle inclut aussi :
- le respect du bien-être animal ;
- la prise en compte de l’animal dans le système ;
- le respect de l’humain ;
- le maintien de savoir-faire ;
- la recherche de qualité des produits.
Pour lui, la finalité du système est bien de produire des fromages fermiers de qualité. Il affirme que la ferme ne commercialise pas seulement des fromages, mais aussi tout le système de production cohérent qui les rend possibles.
Dans la vidéo présentée pendant l’intervention, plusieurs éléments illustrent cette idée : l’importance du goût et de l’authenticité, la transformation rapide du lait, le travail d’affinage, et le lien entre la qualité du fromage, les cultures, l’élevage et la qualité du lait.
Le film évoque également le choix de la race Jersiaise pour les vaches, afin d’obtenir un lait riche et adapté à la fabrication fromagère.
Les certifications de la ferme
La ferme de la Tremblaye est engagée dans plusieurs démarches de certification :
- ISO 14001 depuis 2006, pour la prise en compte de l’environnement ;
- ISO 22000, pour la sécurité alimentaire ;
- PEFC, pour la gestion durable de la forêt ;
- agriculture biologique, annoncée comme officielle à partir de fin mars ;
- certification B Corp, obtenue peu avant l’intervention.
Baptiste Carrouché présente cette dernière comme une reconnaissance relevant de la responsabilité sociétale des entreprises, intégrant les partenaires, les voisins, la société, l’environnement, la qualité des produits et les personnes qui travaillent avec ou pour la ferme. Il précise qu’il s’agit, selon lui, de la première ferme française à obtenir cette certification internationale en RSE.
Historique de la construction du système
Interrogé sur la manière dont ce système s’est construit au fil du temps, Baptiste Carrouché retrace les grandes étapes de l’histoire récente de la ferme.
La ferme a été créée en 1967. Elle a été rachetée par une famille qui exploitait à l’origine une ferme uniquement céréalière. Les sols étant sableux à limoneux, avec une forte proportion de sable, il était nécessaire de ramener de la matière organique. C’est dans ce contexte que l’élevage a été introduit sur la ferme.
Pour valoriser cet élevage et assurer sa rentabilité, la transformation fromagère a été mise en place. En 2001, un élevage de chèvres a été ajouté, afin de diversifier la gamme de fromages.
En 2006 intervient une prise de conscience plus nette sur le positionnement de la ferme et son impact environnemental. C’est à ce moment-là que sont engagées la certification ISO 14001 et l’installation d’une chaudière bois.
En 2008 commence la transition vers le sans labour. En 2012, avec l’augmentation de la production fromagère et donc des besoins en énergie, la ferme installe une unité de méthanisation agricole.
En 2014, l’arrêt complet du travail du sol conduit au passage au semis direct. Depuis, d’autres éléments viennent renforcer la cohérence du système, notamment la plantation d’arbres et la présence de ruches.
Baptiste Carrouché mentionne en effet que la ferme compte aussi 200 ruches, avec de l’abeille noire et une extraction du miel à froid.
Concernant les ressources financières, il évoque l’appui du territoire et l’engagement des propriétaires autour de ces valeurs. Il reconnaît que tout n’a pas toujours été simple, mais affirme qu’aujourd’hui la ferme constitue un modèle qui s’autosuffit et fonctionne.
Échanges avec la salle
Une intervention du public soulève plusieurs difficultés techniques liées aux systèmes présentés plus largement pendant la matinée : l’implantation de couverts en été sec, la concurrence des couverts en sortie d’hiver humide, la question du glyphosate, les risques de concurrence entre arbres et cultures en agroforesterie sur des sols peu profonds, et la place des animaux.
La réponse est principalement apportée par Conrad Schreiber, interpellé directement par cette question. Il explique que, sur l’agroforesterie, il faut raisonner à partir des principes plutôt qu’à partir d’un modèle figé. Selon lui, les techniques existent de longue date, notamment dans les bocages, avec des levées de terre et des arbres permettant de limiter la concurrence racinaire.
Il insiste sur le fait qu’il ne faut pas imposer un schéma directeur unique, mais redonner la main aux agronomes et aux agriculteurs pour adapter les systèmes à chaque contexte.
Sur l’eau, il développe l’idée que l’augmentation de la vie biologique du sol améliore la microporosité biologique et la réserve utile. Il affirme que cette réserve utile ne dépend pas seulement de la texture physique du sol, mais aussi fortement de l’activité biologique.
Il soutient que, dans un sol vivant, les mycorhizes vont chercher de l’eau liée, inaccessible autrement, ce qui change la manière de penser la sécheresse. Il relie également la capacité de stockage d’eau à l’augmentation de l’humus, elle-même liée à la séquestration du carbone.
Sur la question du glyphosate, il précise qu’il n’est « ni pour ni contre » et qu’il existe, selon lui, des moyens de construire des systèmes sans glyphosate ni chimie, à condition d’avoir une vraie approche agronomique.
Enfin, il conclut en soulignant l’importance de la biologie des sols et en affirmant que l’outil de travail du sol est, selon lui, le premier élément destructeur des systèmes agricoles. Il dit connaître très bien le projet de la ferme de la Tremblaye, dont il a accompagné les débuts sur la conservation des sols, et considère que cette ferme représente une forme d’agriculture de demain.
Conclusion
L’intervention de Baptiste Carrouché présente la ferme de la Tremblaye comme un système agricole intégré, construit progressivement autour de plusieurs composantes étroitement liées : forêt, cultures, élevage, transformation à la ferme, énergie renouvelable, gestion du carbone, biodiversité et ancrage territorial.
Le fil conducteur de la présentation est la cohérence d’ensemble : cohérence agronomique, énergétique, économique, territoriale et environnementale. La ferme cherche à valoriser toutes ses ressources, à limiter les pertes, à réduire les transports, à renforcer son autonomie et à articuler production, transformation et énergie.
Cette approche est revendiquée comme une forme d’agroécologie ou d’agriculture systémique, où la performance se mesure autant par la qualité des produits et le maintien des savoir-faire que par le stockage du carbone, la fertilité des sols et l’intégration des activités.