Fabien Rédoules : Comment l'agroécologie a sauvé ma ferme ? (Avec Alain Canet)

De Triple Performance
Aller à :navigation, rechercher

Dans cette rencontre avec Alain Canet, l’éleveur aveyronnais Fabien Rédoules raconte comment l’agroécologie a permis de sauver sa ferme ovine laitière. Installé hors cadre familial en 2012 avec son épouse, il traverse rapidement une grave crise technique, économique et humaine : pertes d’agneaux, endettement, migraines, risque d’arrêt. Le déclic vient de l’observation du vivant et des travaux de Conrad Schreiber : sols, couverts, nutrition carbonée, semis direct, luzerne et méteils. Sur 94 hectares et avec 600 brebis laitières, Fabien repense entièrement son système : plus d’autonomie fourragère, moins de concentrés, meilleure santé animale, hausse de la matière sèche produite et baisse des charges. En deux ans, l’exploitation sort de l’endettement. Son témoignage montre qu’en élevage, l’agroécologie n’est pas seulement une transition technique : c’est une transformation profonde du rapport au sol, aux animaux, au travail et à l’avenir.

auto_awesome
Résumé
Dans cette rencontre avec Alain Canet, l’éleveur aveyronnais Fabien Rédoules raconte comment l’agroécologie a permis de sauver sa ferme ovine laitière. Installé hors cadre familial en 2012 avec son épouse, il traverse rapidement une grave crise technique, économique et humaine : pertes d’agneaux, endettement, migraines, risque d’arrêt. Le déclic vient de l’observation du vivant et des travaux de Conrad Schreiber : sols, couverts, nutrition carbonée, semis direct, luzerne et méteils. Sur 94 hectares et avec 600 brebis laitières, Fabien repense entièrement son système : plus d’autonomie fourragère, moins de concentrés, meilleure santé animale, hausse de la matière sèche produite et baisse des charges. En deux ans, l’exploitation sort de l’endettement. Son témoignage montre qu’en élevage, l’agroécologie n’est pas seulement une transition technique : c’est une transformation profonde du rapport au sol, aux animaux, au travail et à l’avenir.

Témoignage enregistré dans le cadre de la formation des Apprentis du Vivant. Plus d'informations

https://ap32.fr/2020/09/25/formation-les-apprentis-du-vivant/


Introduction

Cette rencontre en visioconférence, organisée dans le cadre de Les apprentis du vivant, donne la parole à Fabien Rédoules, éleveur de brebis laitières dans l’Aveyron, accompagné dans l’échange par Alain Canet. Le témoignage porte sur une ferme en grande difficulté économique et technique, puis sur la transformation engagée grâce à l’agroécologie.

L’intervention prend la forme d’un retour d’expérience très concret : organisation de l’élevage, alimentation du troupeau, gestion des prairies, semis directs, autonomie alimentaire, réduction des charges, santé animale, conditions de travail et perspectives d’avenir.

Présentation de Fabien Rédoules et de la ferme

Fabien Rédoules est éleveur de brebis laitières dans l’Aveyron, sur les contreforts du Rouergue, au pied des causses du Quercy, côté Lot. Il travaille avec son épouse, d’origine québécoise, ce qui a eu une influence importante sur certains choix techniques, notamment autour du bien-être animal et de l’organisation de l’élevage.

Le couple s’est installé en octobre 2012 en hors cadre familial. Il ne s’agit donc pas de la ferme des parents, et il n’y avait ni soutien financier familial, ni transmission technique déjà adaptée aux enjeux actuels. Fabien rappelle que les anciens exploitants faisaient leur métier comme ils l’avaient appris dans les années 1960-1970, mais que cela ne correspond plus nécessairement à la réalité actuelle.

Fabien se définit comme fils d’éleveur et explique pratiquer ce métier « par passion et par amour » depuis l’enfance.

Structure de l’exploitation

La ferme comprend :

  • 94 hectares de surface travaillable ;
  • environ 40 hectares de bois en complément ;
  • 600 brebis laitières à la traite ;
  • environ 150 agnelles de renouvellement.

La production annuelle se situe autour de :

  • 1 300 à 1 500 hectolitres de lait, selon les années et la qualité des fourrages.

Le lait est livré à la société Sodiaal, qui travaille dans plusieurs filières laitières. Une partie du lait de brebis va vers le roquefort, mais Fabien précise qu’il est situé hors zone Roquefort. Il explique néanmoins produire son lait comme s’il était déjà dans ce cahier des charges, afin d’être prêt si un jour cette opportunité se présente.

Produire du lait pour le roquefort implique notamment :

  • que les fourrages soient produits sur la zone concernée ;
  • l’absence d’OGM dans les concentrés ;
  • le respect d’un cahier des charges précis, notamment en matière de bien-être animal.

Le lait produit sert notamment à des fabrications de fromages et yaourts au lait de brebis commercialisés dans différentes marques.

Une installation qui semblait bien démarrer

En 2013, première année complète après l’installation, les résultats sont bons. Fabien explique qu’ils sortent une très belle marge et se demandent même pourquoi le monde agricole se plaint autant.

Mais dès 2014, un gros problème alimentaire survient. Il provoque de fortes pertes d’animaux au moment des mises bas. À partir de là, la situation se dégrade fortement.

Pour tenter de remonter la ferme, le couple se lance dans la vente directe, mais cela ne fonctionne pas comme espéré. Les difficultés financières s’accentuent alors progressivement.

Fabien résume clairement la situation : de 2013 à 2018, à l’exception de la très bonne première année, la ferme s’enfonce. À un moment, deux options seulement semblent rester possibles :

  • soit arrêter et tout perdre ;
  • soit changer totalement de méthode.

Le point de bascule : comprendre que le système ne fonctionne plus

Fabien explique qu’en 2018-2019, ils arrivent à un moment critique. Ils sont très endettés et n’arrivent plus à s’en sortir. La ferme ne fonctionne pas économiquement dans son organisation de départ.

Il insiste sur la réalité humaine de cette période :

  • stress permanent ;
  • mauvais sommeil ;
  • migraines ;
  • fatigue physique et morale ;
  • sentiment de chute progressive.

Il raconte qu’il lui arrivait de s’enfermer dans le noir, avec des protections sur les oreilles, pour tenter de calmer les maux de tête.

C’est à ce moment-là qu’intervient une remise en question profonde. Fabien explique que l’enjeu n’est plus de faire quelques ajustements, mais bien une transformation complète du système.

La découverte de l’agroécologie

Fabien raconte qu’il cherchait une voie. Il se documentait sur différentes formes d’agriculture, sans vraiment s’y retrouver : agriculture biologique, agriculture conventionnelle, agriculture raisonnée, pratiques plus marginales aussi.

Le déclic vient d’une vidéo de Conrad Schreiber vue sur les supports de Vers de terre production. Cette vidéo parlait du sol, de la nutrition du sol, de la nutrition carbonée et du rôle des plantes pionnières.

Ce discours fait écho à une observation très concrète dans son propre jardin : des chénopodes y poussaient spontanément. L’année suivante, il les couche sur place, observe les effets, puis commence à comprendre ce que cela change sur le sol. Petit à petit, cela l’amène à raisonner autrement.

Fabien explique que c’est ainsi qu’il est arrivé à l’agroécologie : par une succession de faits observés, de questions posées, et d’expérimentations.

Le rôle central de l’observation

Tout au long de son témoignage, Fabien insiste sur un point : il faut observer.

Il parle :

  • de ce qui pousse naturellement dans les champs ;
  • de ce qui pousse au bord des routes ;
  • de la structure du sol ;
  • de la présence des vers de terre ;
  • de la façon dont les plantes redémarrent ;
  • de l’état des animaux ;
  • de la qualité du fumier ;
  • de l’odeur du foin ;
  • du toucher de la terre.

Il dit très clairement qu’il ne méprise pas les analyses, mais qu’il ne veut pas perdre ce rapport sensible au vivant. Pour lui, être agriculteur, c’est aussi sentir, goûter, regarder, comparer.

Réorganisation du troupeau et des mises bas

L’un des grands changements concerne l’organisation du troupeau. Dans un élevage laitier classique, explique Fabien, on produit souvent sur environ 200 jours avec un seul lot.

Avec son épouse, ils ont choisi de diviser le troupeau en lots afin de produire du lait toute l’année. Cela leur permet de mieux répartir le travail, plutôt que de concentrer les tâches sur certaines périodes et de passer le reste du temps à faire des travaux jugés moins utiles.

Les mises bas en cases

Une innovation importante, venue en grande partie de son épouse, concerne la conduite des mises bas.

Dans le système classique qu’il a appris, les brebis mettaient bas au milieu du lot, dans la bergerie. Cela entraînait de nombreux problèmes :

  • échange ou perte d’agneaux ;
  • oubli des jeunes ;
  • confusion des mères ;
  • surmortalité.

Désormais, les brebis sont lotées avant mise bas, puis mises dans des cases de mise bas. Si nécessaire, elles passent ensuite en cases individuelles.

Selon Fabien, ce changement a permis de faire baisser la mortalité d’environ 10 points. Étant donné qu’un lot peut représenter 380 à 400 brebis qui mettent bas en une semaine, le gain est considérable.

Il explique que perdre des agneaux n’est pas seulement un problème moral ou technique : cela détruit aussi la productivité, puisque les brebis qui perdent leur agneau perdent aussi du lait et compromettent la production suivante.

Ne plus couper la queue des agnelles

Autre changement majeur : le couple a arrêté de couper la queue des femelles.

Fabien montre la différence entre les anciennes brebis, dont la queue était coupée, et les jeunes agnelles désormais laissées entières.

Il critique cette pratique pour plusieurs raisons :

  • elle crée des foyers infectieux ;
  • elle favorise le recours aux antibiotiques ;
  • elle peut entraîner diarrhées et mortalité ;
  • elle génère du travail supplémentaire ;
  • elle correspond davantage à une logique d’apparence qu’à une logique de santé animale.

Selon lui, garder la queue protège naturellement la vulve et participe au bon fonctionnement de l’animal. Il ajoute que la queue est aussi un indicateur visuel utile pour repérer des déséquilibres alimentaires.

La salle de traite, « meilleur investissement de la ferme »

Fabien présente ensuite la salle de traite, qu’il considère comme le meilleur investissement réalisé lors de l’installation.

En période forte, lui et son épouse y passent environ :

  • 5 heures par jour,
  • soit environ 2 h 30 matin et soir.

Cette salle de traite permet :

  • de faire entrer les brebis seules ;
  • d’automatiser une partie du processus ;
  • de réaliser les tris ;
  • de faire les échographies ;
  • de travailler dans un endroit où les animaux sont habitués et en confiance.

Pour Fabien, cette pièce est au cœur du fonctionnement économique de la ferme, puisqu’elle permet de produire le lait qui fait vivre l’exploitation.

Les difficultés du système initial

Avant transformation, la ferme fonctionnait avec :

  • environ 30 hectares de pâturage surpâturés ;
  • des parcelles qui se salissaient vite ;
  • une incapacité à nourrir correctement le troupeau ;
  • un recours massif aux achats extérieurs.

Conséquences :

  • achat de concentrés ;
  • achat de fourrages ;
  • charges élevées ;
  • baisse de la marge brute.

Le système nourrissait donc mal les animaux tout en coûtant très cher. C’est ce cercle qui devait être cassé.

La recherche d’autonomie alimentaire

L’objectif devient alors d’être beaucoup plus autonome sur l’alimentation.

Pour cela, plusieurs choix sont faits :

  • limiter la sortie des brebis sur les prairies les plus sensibles ;
  • valoriser davantage les bois ;
  • faire de l’herbe et du stock sur pied ;
  • renforcer fortement la présence de légumineuses ;
  • implanter des méteils sur la surface fourragère.

Fabien explique qu’il avait déjà des légumineuses dans le système, mais qu’il a intensifié leur présence : luzerne, sainfoin, trèfles, vesces, féveroles.

Le résultat est très important sur le plan économique : il a pu diviser par deux les concentrés par brebis.

Les méteils semés dans les prairies

Fabien décrit longuement sa pratique de semis directs de méteils dans les prairies.

Le principe est de semer à l’automne, directement dans les prairies, des mélanges comprenant notamment :

L’idée est de :

  • augmenter la production de matière sèche ;
  • renforcer l’[[autonomie protéique]] ;
  • désherber par compétition ;
  • améliorer le fonctionnement du sol ;
  • conserver les prairies en place sans les retourner.

Un doublement de la matière sèche

Fabien indique qu’il est passé d’environ 3 tonnes de matière sèche sur la première coupe à environ 7 tonnes après mise en place de ces pratiques sur certaines surfaces.

Pour lui, le gain est énorme. Il parle d’un véritable basculement.

Ce résultat lui permet :

  • de nourrir davantage ses animaux ;
  • de stocker plus ;
  • de réduire ses achats ;
  • de retrouver des marges ;
  • de sécuriser les années sèches.

Pourquoi ne pas retourner les prairies

Fabien insiste sur la fragilité de ses sols de causse, très superficiels. Retourner une prairie implique chez lui de casser beaucoup de cailloux. Il donne un chiffre marquant : une opération de cassage de cailloux peut représenter environ 160 litres de gazole par hectare.

Pour lui, continuer à travailler ainsi n’avait plus de sens :

  • coût énergétique énorme ;
  • destruction de structure ;
  • remontée des pierres ;
  • fragilisation du système.

Le semis direct dans prairie devient donc une réponse technique et économique cohérente.

Le séchage en grange

La ferme dispose d’un séchage en grange, que Fabien a repris avec l’exploitation. Il présente cette installation comme un atout très important.

Le séchage en grange permet :

  • de faire du foin de qualité ;
  • d’éviter les butyriques préjudiciables à la qualité du lait ;
  • d’être plus souple dans la récolte ;
  • de mieux conserver la valeur alimentaire.

La capacité du séchage est d’environ 400 tonnes.

Fabien explique que cet outil est essentiel pour nourrir le gros lot d’hiver.

Récolter le foin la nuit

Un autre point fort du témoignage concerne les conditions de récolte. Fabien explique que chez lui, tout le foin est fait de nuit.

Selon lui, si l’on récolte en pleine chaleur :

  • les feuilles tombent davantage ;
  • la machine chauffe ;
  • le matériel souffre ;
  • la valeur alimentaire baisse.

Or, dans les fourrages de légumineuses, c’est bien la feuille qui porte l’essentiel de la valeur.

Récolter la nuit permet donc :

  • de conserver les feuilles ;
  • de préserver la qualité ;
  • de mieux travailler.

Il reconnaît que cela demande des efforts et des concessions, mais estime que c’est nécessaire pour s’en sortir.

La féverole fourragère

Fabien montre également l’intérêt de la féverole dans son système.

Alors que beaucoup lui disaient qu’elle serait difficile à sécher ou mal consommée, il observe au contraire que les brebis l’apprécient beaucoup, parfois même davantage qu’une troisième coupe de luzerne.

Il y voit plusieurs intérêts :

  • une bonne fibre ;
  • une bonne capacité à faire ruminer ;
  • donc un effet positif sur la santé ;
  • une restitution d’azote pour aider la luzerne à repartir ensuite.

Baisse des concentrés et amélioration de la ration

Avant la transformation, il pouvait distribuer jusqu’à :

  • 800 g de tourteau de soja par brebis ;
  • plus 500 à 600 g de céréales.

Avec le nouveau système, les fourrages ont progressé, et les concentrés ont été fortement réduits. Aujourd’hui, il parle plutôt de :

  • 600 à 700 g de concentrés par jour et par brebis selon les moments.

L’objectif n’est pas le « zéro achat » absolu à tout prix, mais la cohérence économique et technique.

Fabien insiste aussi sur l’équilibre de ration : il ne suffit pas d’avoir de la protéine, il faut aussi l’énergie nécessaire au fonctionnement du rumen.

La logique de transition : pas de tout noir ou tout blanc

Fabien tient à préciser qu’une transition ne se fait pas dans l’absolu. Il refuse les positions simplistes.

Il dit clairement que dans son parcours, certains produits comme les antibiotiques, ou même ponctuellement le glyphosate, ont pu rester des outils d’accompagnement, non des fondements du système. Pour lui, ce sont des « pompiers », pas un fonctionnement de base.

Il défend donc une approche pragmatique :

  • observer ;
  • comprendre ;
  • réduire les dépendances ;
  • ne pas détruire ce qui fonctionne ;
  • transformer progressivement.

Le semoir direct en cuma

Le semis direct est réalisé avec un semoir de cuma.

Fabien décrit une machine de grande largeur, avec :

  • une rangée de disques ouvrant le sol ;
  • le semoir ;
  • une seconde rangée de disques pour positionner la graine ;
  • deux trémies permettant de travailler avec deux types de semences.

Le coût dans son cas est d’environ 30,2 euros par hectare grâce à ses parcelles groupées et à l’organisation de la cuma.

Il compare ce coût à celui d’une prestation d’entreprise, qui serait environ deux fois plus élevé.

Luzerne semée dans les céréales et autoréensemencement

Un passage marquant de l’échange porte sur la luzerne.

Semer la luzerne dans une orge d’hiver

Fabien a testé le semis de luzerne dans une orge d’hiver, sur une parcelle désherbée au glyphosate avant implantation. L’objectif est d’installer la luzerne sans retournement.

Laisser grainer la troisième coupe

Plus surprenant encore, il explique avoir laissé une troisième coupe de luzerne monter à graine, puis l’avoir couchée. Il observe ensuite :

  • des graines germées ;
  • des petits pieds de luzerne qui repartent ;
  • parfois aussi des pieds de féverole réapparus.

Il y voit une piste très intéressante pour maintenir et régénérer la luzerne dans le temps, à faible coût.

Cette séquence suscite beaucoup d’intérêt dans l’échange, car elle renvoie à une logique de fécondité du sol et de capacité du milieu à refaire pousser de la vie.

L’importance des prairies anciennes

Fabien compare souvent :

  • les parcelles jamais retournées, toujours productives ;
  • les parcelles anciennement travaillées, où les cailloux reviennent davantage.

Certaines luzernes semées en 2013 sont encore productives plusieurs années après, dès lors qu’elles sont nourries et que le système fonctionne bien. Cela contredit l’idée fréquente selon laquelle la luzerne ne tiendrait que trois ou quatre ans.

La fertilisation

Sur la fertilisation, Fabien explique qu’il travaille d’abord avec ce qu’il a :

  • fumier de brebis ;
  • oligo-éléments selon les moyens ;
  • soufre ;
  • éventuellement un peu d’azote raisonné.

Il évoque aussi des pistes futures :

  • mieux conserver l’azote dans les fumiers ;
  • utiliser des plaquettes de bois ;
  • raisonner plus finement les apports.

L’idée reste d’augmenter la productivité sans repartir dans une logique de dépendance excessive aux intrants.

Le pâturage et les bois

Interrogé sur le pâturage tournant dynamique, Fabien explique qu’il a connu et pratiqué ce type de conduite pendant ses stages, notamment chez André Delpech.

Il reconnaît l’intérêt du pâturage tournant dynamique dans certains contextes, mais estime que, chez lui, avec :

  • beaucoup de brebis ;
  • peu de surface réellement adaptée ;
  • des risques de surpâturage ;
  • plus de parasitisme,

le système ne lui convient pas tel quel.

Il a donc choisi une autre logique :

  • assurer une bonne ration en bergerie ;
  • utiliser les bois en complément ;
  • laisser les brebis y valoriser d’autres ressources ;
  • éviter de dégrader les prairies.

Une sortie de crise spectaculaire

L’un des éléments les plus forts de l’échange est le bilan économique.

Fabien explique qu’entre 2013 et 2018, la ferme a perdu de l’argent. Mais après la bascule technique et agronomique engagée à partir de 2019, la situation s’inverse.

Il dit qu’en deux ans, ils ont réussi à effacer tout l’endettement accumulé.

Le résultat reste encore modeste en revenu disponible : il parle d’environ 1 000 euros par mois chacun. Mais il insiste sur le fait que c’est déjà un énorme progrès, après une situation où l’exploitation ne tenait plus.

Une meilleure qualité de lait

Fabien indique que les changements alimentaires et agronomiques ont également amélioré la qualité du lait.

Il cite notamment une hausse de la matière utile d’environ 10 points, ce qui représente un gain économique mensuel non négligeable par rapport au prix de base.

Il rapporte aussi le passage d’un fromager venu chercher son lait, qui en était très satisfait.

Pour lui, le lait issu de ce système n’a pas le même goût ni la même qualité que du lait produit à base d’ensilage.

Pourquoi ne pas faire du fromage ?

À la question de la transformation fromagère, Fabien répond très franchement qu’il ne souhaite pas s’y engager lui-même.

Ses raisons sont simples :

  • ce n’est pas son métier ;
  • ce n’est pas ce qu’il aime ;
  • il préfère produire un lait de très bonne qualité ;
  • il estime que la transformation peut être portée par une autre génération ou une autre personne.

Il évoque la possibilité qu’un de ses enfants, ou un porteur de projet extérieur, puisse un jour développer un atelier à partir de ce lait, mais sans confondre tous les métiers.

Le rapport au travail et à la famille

Fabien revient plusieurs fois sur la question du temps de travail.

Aujourd’hui encore, avec son épouse, ils passent environ :

  • 5 heures en salle de traite ;
  • 6 heures à soigner les brebis ;

soit des journées très longues, auxquelles s’ajoutent les récoltes, la gestion et le reste.

Parmi les projets d’avenir, il cite donc :

  • la réduction du temps de travail ;
  • l’automatisation de certaines tâches répétitives ;
  • la possibilité de mieux profiter de la vie familiale.

Il rappelle qu’il a des enfants et qu’il n’est plus question de considérer comme normal de travailler sans fin, sans repos et sans retour.

Les projets en cours

Fabien cite plusieurs pistes d’évolution :

  • automatisation de certaines distributions d’alimentation ;
  • installation de photovoltaïque sur les bâtiments bien exposés ;
  • agrandissement du séchage en grange ;
  • arrêt progressif de l’enrubannage à cause du plastique et de ses limites ;
  • réflexion autour des plaquettes de bois et du bois de la ferme ;
  • travail futur sur l’agroforesterie.

Il observe déjà la présence spontanée de jeunes chênes sur certaines parcelles et se demande comment les favoriser.

Les liens avec la vache heureuse

Fabien explique avoir été accompagné par La Vache heureuse, avec Conrad Schreiber et Antoine Gautier.

Cet accompagnement lui a servi à :

  • remettre de l’ordre dans le projet ;
  • fixer des objectifs ;
  • raisonner les stocks ;
  • raisonner les protéines ;
  • améliorer la fertilisation ;
  • piloter le redressement économique.

Il précise néanmoins qu’un accompagnement, aussi utile soit-il, ne dispense pas d’aller chercher soi-même l’information, d’expérimenter et de rester curieux.

Les réactions du voisinage agricole

Fabien dit clairement qu’autour de lui, beaucoup le prennent encore pour un fou.

Dans son secteur, peu d’éleveurs pratiquent le semis direct dans prairie à cette échelle. Il observe pourtant que certains voisins commencent à regarder, à essayer, ou à venir voir discrètement les parcelles.

Il note aussi que les traces de voitures au bord des champs montrent que la curiosité grandit.

Son regard sur la profession agricole

Fabien livre un propos très fort sur la condition agricole actuelle.

Il évoque :

  • la dette ;
  • la pression bancaire ;
  • les sécheresses ;
  • les incohérences administratives ;
  • la difficulté à lever la tête du guidon ;
  • le mal-être agricole ;
  • les suicides dans le monde paysan.

Il estime qu’un grand nombre d’agriculteurs sont enfermés dans un système qui les pousse à continuer sans pouvoir réfléchir sereinement, alors même que le modèle ne tient plus.

Pour lui, l’agroécologie n’est pas seulement une technique de production : c’est aussi une voie de sortie vers plus de liberté d’esprit et plus d’autonomie.

Manger français et reconstruire des filières

Fabien insiste également sur un enjeu plus large : la souveraineté alimentaire.

Selon lui, il faut :

  • consommer ce qui est produit en France ;
  • reconnecter éleveurs, céréaliers et consommateurs ;
  • relocaliser les complémentarités entre filières ;
  • sortir d’une dépendance excessive à l’importation.

Il estime que c’est à cette condition que les agriculteurs pourront être rémunérés correctement et retrouver un avenir.

Une conclusion très personnelle

En fin d’échange, Fabien revient à l’essentiel. Il se dit très fier d’avoir réussi à passer ces étapes avec le soutien de sa famille. Il insiste sur l’importance du couple, de l’unité familiale et de la transmission.

Ce qu’il veut laisser à ses enfants n’est pas seulement un patrimoine financier, mais aussi un patrimoine naturel.

Il parle du jardin, des légumes, des animaux, des vers de terre, des agneaux que l’on sauve parfois jusqu’au bouche-à-bouche, et de cette responsabilité de « refaire partir la vie ».

Sa phrase de conclusion résume l’esprit de tout son témoignage :

« L’important est de ne jamais désespérer. »

Idées fortes à retenir

Plusieurs idées traversent tout le témoignage de Fabien Rédoules :

  • une crise économique peut avoir sa racine dans une crise agronomique ;
  • l’autonomie alimentaire est centrale ;
  • le sol doit être observé, nourri et respecté ;
  • les prairies peuvent être régénérées sans être détruites ;
  • la qualité du lait dépend profondément du système agronomique ;
  • le bien-être animal et la performance économique peuvent aller ensemble ;
  • l’agroécologie peut sauver une ferme, à condition de transformer réellement le modèle ;
  • il faut garder espoir, expérimenter et oser changer.

Voir aussi