Atelier "Cultures légumières en sol vivant"
![]()
Ver de Terre Production s'invite à Paysages in Marciac 2020 ! 😍🍃
Et pour cette nouvelle édition mixée présentiel/visio, on vous propose aujourd’hui un atelier avec Sibylle Paris (Ver de Terre Production), Baptiste Maître, Xavier Dubreucq.
Avec la collaboration d'Arbre & Paysage 32.
Retrouvez tout le programme par ici 👋 https://paysages-in-marciac.fr/programmation/
Présentation de l’atelier
Cet atelier est intitulé « Cultures légumières en sol vivant ». Il est animé par Sibylle Paris, qui travaille à Vers de terre production, organisme de formation pour les agriculteurs sur les thématiques de sols vivants et d’agroécologie. Vers de terre production diffuse également ses contenus sur YouTube, notamment la vidéo de cette conférence.
Sibylle Paris explique qu’elle travaille plus particulièrement sur ce qu’on appelle les cultures d’industrie, c’est-à-dire des légumes cultivés sur de grandes surfaces. C’est cette thématique qui structure l’atelier.
Les deux intervenants se présentent ensuite :
- Baptiste Maître : entrepreneur, formateur et accompagnateur technique, intervenant plus particulièrement auprès d’agriculteurs en systèmes légumes, pommes de terre et betteraves, pour les accompagner dans leur transition vers les sols vivants.
- Xavier Dubreucq : conseiller en maraîchage dans le sud-est, basé à Montpellier. Il travaille sur les départements du bord méditerranéen avec de gros légumiers comme avec de petits maraîchers, en conventionnel, en bio, et sur des modèles de transition vers des méthodes moins agressives pour l’environnement, intégrant les règles de l’agroécologie.
Pourquoi parler des cultures légumières ?
Sibylle Paris commence par rappeler que, pour beaucoup de personnes extérieures au monde agricole, les légumes sont spontanément associés au maraîchage. Pourtant, une grande partie des légumes consommés est produite par des légumiers travaillant sur de grandes surfaces.
Elle donne un ordre d’idée : un maraîcher nourrit environ 200 personnes. Si l’on voulait nourrir toute la population française uniquement avec des maraîchers, ils seraient aujourd’hui bien trop peu nombreux. L’exemple de l’aire urbaine de Paris, avec environ 12 millions d’habitants, illustre cette limite.
L’atelier s’intéresse donc à ces systèmes de production légumière à plus grande échelle, qui jouent un rôle central dans l’alimentation.
La problématique centrale : le manque de restitution de carbone
Le point de départ de l’atelier est la difficulté, dans les cultures légumières, à entretenir la fertilité des sols selon les principes de l’agriculture du vivant.
Sibylle Paris rappelle que les légumes restituent très peu de carbone au sol. La raison principale est que ce sont souvent des plantes récoltées jeunes, bien avant leur maturité complète. Contrairement à un blé qui va jusqu’à l’épiaison et à la formation du grain, beaucoup de légumes sont récoltés sur leurs parties végétatives jeunes.
L’exemple de la salade est donné : on récolte les feuilles, c’est-à-dire l’essentiel de la partie aérienne, sur une plante encore jeune. Il ne reste alors au sol qu’un système racinaire peu développé. La restitution de carbone est donc très faible.
Or, le carbone est présenté comme indispensable pour enclencher le cycle de la fertilité. Dans les systèmes classiques, son absence conduit à des plantes moins bien nourries, potentiellement plus sensibles aux maladies, ce qui entraîne une compensation par les engrais chimiques et les produits phytosanitaires.
La question posée par l’atelier est donc la suivante : comment réintroduire de la matière organique et de la fertilité dans les systèmes légumiers, notamment par les couverts végétaux, tout en conservant une productivité suffisante pour nourrir la population ?
Deux contextes techniques différents
Les interventions de Xavier Dubreucq et Baptiste Maître montrent que la question des cultures légumières en sol vivant ne se pose pas exactement de la même manière selon les systèmes.
Le cas présenté par Xavier Dubreucq
Xavier Dubreucq travaille avec de gros légumiers et de petits maraîchers. Pour lui, la réflexion commence par un bilan carbone entre ce qui entre dans le sol via les plantes et ce qui est détruit, notamment par le travail du sol.
Il souligne qu’un légumier qui n’occupe qu’une partie de sa surface agricole utile avec des légumes peut éventuellement compenser une année légumière déficitaire en carbone par d’autres cultures plus restituantes, comme le blé ou le maïs. L’idée est qu’à l’échelle de l’exploitation, certaines cultures peuvent fournir davantage de carbone qu’elles n’en consomment, et ainsi équilibrer le système.
Il évoque aussi le cas du jardinier-maraîcher cultivant une très petite surface, parfois un hectare ou moins, mais qui pourrait idéalement disposer de plus de surface pour faire tourner ses légumes avec des cultures ou des prairies très productrices de biomasse. Cela permettrait de remonter les niveaux de matière organique sans importer de matière extérieure.
Mais tout le monde ne dispose pas de cette possibilité. Dans de nombreux cas, notamment en petit maraîchage, il faut donc avoir recours à des importations de matière organique extérieure pour entretenir la fertilité.
Un autre point important soulevé par Xavier Dubreucq est celui de l’intensification. Produire plus de légumes sur une surface plus restreinte permet de libérer de l’espace pour produire de la biomasse ailleurs sur l’exploitation.
Il précise qu’il est spécialiste :
- du melon, sur environ 2500 hectares en France et aussi à l’étranger dans le cadre de l’accompagnement technique ;
- des salades sous abri dans le sud-est, sur environ 350 hectares de serres.
Le cas présenté par Baptiste Maître
Baptiste Maître travaille plutôt avec de grandes exploitations agricoles, souvent entre 100 et 600 hectares, notamment en Picardie. Dans cette région, la rotation typique est présentée comme : blé, pommes de terre, blé, betteraves, blé, légumes industriels.
Par légumes industriels, il cite notamment :
- l’oignon ;
- le haricot vert ;
- l’épinard.
Son entrée dans le sujet s’est faite par la pomme de terre et la question suivante : comment faire de l’agriculture de conservation des sols en système pomme de terre ?
La pomme de terre pose une difficulté majeure :
- il faut travailler le sol pour l’implantation ;
- elle est récoltée avec des machines lourdes ;
- on n’amène pas toujours la culture à maturité complète ;
- elle restitue donc peu de carbone ;
- elle s’accompagne d’un fort bouleversement du sol.
Le même problème existe avec la betterave, autre légume-racine récolté en perturbant fortement le sol.
Baptiste Maître explique que les premiers agriculteurs à se remettre en question l’ont fait parce qu’ils avaient de plus en plus de difficultés à planter et récolter la pomme de terre. Les besoins de puissance augmentaient, signe que quelque chose se dégradait dans les sols.
La principale cause identifiée est la compaction, liée :
- au passage des arracheuses ;
- aux bennes ;
- aux machines lourdes de récolte des légumes ;
- aux conditions parfois limites de récolte.
À cela s’ajoute une baisse de la matière organique, qui rend les sols plus fragiles. D’où la nécessité de mettre en place des stratégies de préservation et de reconstruction de la structure.
Le diagnostic du sol comme point de départ
Pour Baptiste Maître, toute transition commence par un diagnostic précis de l’état du sol. Il insiste sur deux outils indispensables :
- la bêche ;
- le pénétromètre.
Le pénétromètre peut être très simple à fabriquer. Il permet de sentir les différences de résistance dans le sol. La bêche permet ensuite d’observer le profil et d’identifier la profondeur et la nature des problèmes.
Une fois le diagnostic posé, un plan d’action peut être défini :
- soit une restructuration mécanique ponctuelle si une zone compactée doit être cassée ;
- soit un entretien ou une amélioration de la structure par le végétal.
C’est là qu’interviennent les couverts végétaux.
Le couvert végétal comme base de la transition
Les deux intervenants s’accordent sur le fait que le premier pas vers des systèmes plus vivants est souvent la mise en place d’un engrais vert, ou couvert végétal, entre deux cultures.
Xavier Dubreucq insiste sur un point : un couvert végétal doit être considéré comme une culture à part entière. Il ne faut pas le traiter comme un simple intermédiaire sans importance. Pour qu’une culture suivante réussisse dans un système de réduction du travail du sol, il faut que le couvert précédent ait été réussi.
Il ne s’agit donc pas de se dire : « ce n’est qu’un engrais vert, je ne vais pas m’en occuper ». Au contraire, il faut assurer une croissance optimale, avec une photosynthèse maximale.
Espèces citées
Pour les cultures sous abri dans le sud de la France, Xavier Dubreucq cite :
- le sorgho fourrager pour les périodes estivales ;
- le seigle ou l’avoine pour les périodes hivernales ;
- des mélanges simples comme vesce + avoine.
Il précise qu’on commence souvent avec des mélanges simples, puis les producteurs complexifient progressivement en ajoutant d’autres espèces.
Baptiste Maître insiste sur le fait que, dans les systèmes en transition, on cherche à :
- produire beaucoup de biomasse ;
- coloniser le sol avec les racines ;
- diversifier les systèmes racinaires ;
- alimenter l’activité biologique à toutes les profondeurs.
Il explique que, dans une phase de démarrage, on a souvent intérêt à favoriser des légumineuses en forte densité, car elles sont pionnières, mycorhiziennes et capables d’apporter de l’azote.
À quoi ressemble un bon couvert végétal ?
Pour Baptiste Maître, un bon couvert végétal est un couvert qui :
- réussit bien ;
- étouffe les adventices ;
- produit beaucoup de biomasse ;
- apporte du carbone ;
- stimule la vie du sol.
Il donne des repères pour estimer la biomasse produite sans faire de mesure précise :
- à la cheville : environ 1 tonne de matière sèche ;
- au genou : autour de 3 tonnes ;
- à la hanche : autour de 7 tonnes ;
- à l’épaule : autour de 10 tonnes.
Ce sont des ordres de grandeur, à moduler selon la densité réelle du couvert.
Il donne aussi un objectif de densité : viser environ 250 plants levés par mètre carré.
Plus la densité est forte, plus la production de biomasse augmente.
Le rôle essentiel des racines
Dans les systèmes de transition, les racines des couverts sont présentées comme fondamentales. Xavier Dubreucq insiste sur le fait que lorsqu’on arrête de travailler le sol, on se retrouve d’abord avec les inconvénients du non-travail du sol sans encore en avoir tous les bénéfices.
La porosité naturelle du sol ayant été auparavant reconstruite artificiellement par les outils, il faut maintenant que ce soit le végétal qui la recrée. D’où l’importance de couverts à forte agressivité racinaire.
Baptiste Maître donne plusieurs exemples de rapidité d’action :
- en peu de temps, un couvert bien développé peut descendre à 80 cm ;
- dans certains cas, des racines peuvent aller bien plus profond.
Xavier Dubreucq évoque :
- le sorgho pouvant aller chercher l’eau à plusieurs mètres de profondeur ;
- le blé pouvant descendre jusqu’à 3 mètres selon les observations rapportées.
L’exemple d’un essai après pomme de terre est donné : sur une interculture courte, de la moutarde a produit beaucoup de biomasse et a nettement mieux restructuré le sol que du sarrasin.
Exemple pratique : la pomme de terre sans travail profond
Un passage de l’atelier aborde des techniques plus proches du jardinage mais jugées extrapolables.
Xavier Dubreucq explique qu’on peut envisager de faire de la pomme de terre :
- quasiment en surface ;
- recouverte d’une couche de compost ou de matière organique ;
- dans une butte de compost.
Selon lui, cela fonctionne très bien en jardinage, avec de bons rendements potentiels, et pourrait être adapté à plus grande échelle sur petites surfaces.
L’idée est que la pomme de terre a une très grande capacité à traverser une couche de matière organique. Il faut simplement une épaisseur suffisante pour éviter l’exposition des tubercules à la lumière et la formation de pommes de terre vertes.
Cette technique a cependant une limite importante : elle consomme énormément de broyat ou de compost végétal.
Il ajoute qu’une telle culture peut devenir une tête d’assolement dans un système de jardinier-maraîcher : on apporte beaucoup de matière organique une année, puis cette matière nourrit la vie du sol durant plusieurs années. Derrière une récolte de pommes de terre de surface, un poireau peut par exemple se planter facilement.
Le rôle de l’azote dans la transition
Un point central de l’atelier est la question de l’azote, en particulier au début de la transition vers les sols vivants.
Xavier Dubreucq explique que lorsqu’on travaille le sol, on accélère la décomposition des résidus et de l’humus, ce qui libère des éléments minéraux, notamment de l’azote, au profit de la culture suivante.
Quand on réduit fortement ou qu’on arrête le travail du sol, et qu’en plus on implante un couvert végétal qui capte les éléments minéraux disponibles, on modifie profondément le statut azoté du système. Dans l’immense majorité des cas, cela conduit au départ à une faim d’azote sur la culture suivante.
Il explique qu’un gain de 1 % de matière organique correspond à un stockage très important d’azote dans le sol. Cet azote est mis « en banque », mais il n’est plus immédiatement disponible pour la culture. Il faut donc à la fois :
- nourrir le stock en construction ;
- nourrir la culture en place.
Il conseille, de manière très pragmatique, de tester sur de petites bandes des doses de fertilisation azotée plus élevées, afin d’observer si la culture réagit. Si elle pousse mieux sur la bande sur-fertilisée, cela signifie que la dose initiale était insuffisante.
Il insiste aussi sur la nécessité, surtout en maraîchage, d’être capable de rajouter de l’azote en cours de culture si besoin.
Baptiste Maître complète en montrant que l’azote est aussi un facteur limitant pour la réussite des couverts eux-mêmes. Il cite un exemple où, selon le précédent cultural, un même mélange de couvert s’est exprimé très différemment :
- avec peu de reliquats azotés, les légumineuses ont dominé et la production a été d’environ 2,5 t MS ;
- avec davantage de reliquats, les crucifères ont dominé et la biomasse est montée à 5 t MS.
Cela a conduit à réfléchir à l’accompagnement du couvert par la gestion des reliquats et, si nécessaire, par un petit apport au démarrage.
La destruction des couverts
La destruction du couvert dépend des objectifs.
Baptiste Maître explique que le stade-clé est souvent la floraison. À partir de là, la plante investit moins dans ses racines et davantage dans ses parties aériennes. C’est donc un bon compromis :
- le couvert a fait l’essentiel de son travail ;
- il est plus facile à détruire ;
- on ne pénalise pas trop l’activité biologique en le laissant aller trop loin.
Il rappelle qu’après la floraison, on gagne surtout du carbone supplémentaire, mais plus lent à dégrader.
Broyage ou roulage
Le choix entre broyage et roulage dépend des objectifs techniques :
- le broyage :
- facilite parfois l’implantation de certaines cultures ;
- entraîne une minéralisation rapide ;
- peut laisser le sol sans nourriture quelques mois plus tard.
- le roulage :
- laisse une matière plus lente à décomposer ;
- nourrit le sol plus longtemps ;
- peut jouer un rôle de paillage ;
- limite l’évaporation ;
- peut contribuer au contrôle des adventices.
Xavier Dubreucq souligne que si l’objectif principal est de garder une couverture du sol le plus longtemps possible pour protéger le sol et gêner les adventices, on cherchera à détruire le couvert le plus tard possible, juste avant la maturité des graines.
Mais, comme il le répète avec Baptiste Maître, cela dépend des objectifs.
Cas où le couvert est trop développé
Si le couvert n’est pas au bon stade et qu’il faut absolument implanter la culture suivante, il faut parfois recourir à un plan B. Xavier Dubreucq évoque alors le scalpage, destruction mécanique de surface, permettant d’abattre le couvert et éventuellement de préparer un lit de semis ou de plantation.
L’eau et la capacité des sols à « boire »
La question de l’eau revient plusieurs fois dans l’atelier.
Baptiste Maître rapporte la formule d’un technicien avec qui il travaille : « les sols ne savent plus boire ». L’idée est que les sols dégradés ont perdu leur capacité à faire infiltrer puis stocker durablement l’eau.
Il observe que dans les parcelles ayant reçu des couverts végétaux et moins de travail du sol, il n’y avait pas d’eau stagnante cet hiver, alors que dans les parcelles voisines plus battantes, l’eau restait en surface.
Pour lui, cela améliore clairement la résilience des systèmes face aux sécheresses.
Xavier Dubreucq confirme avec un exemple sous serre : dans une expérimentation suivie au tensiomètre, les repères habituels de pilotage de l’irrigation ont cessé d’être adaptés à partir de la troisième année. Un tensiomètre pouvait indiquer un sol très sec alors que les plantes continuaient à pousser parfaitement, car elles allaient chercher l’eau plus profondément.
Il donne aussi l’exemple d’un producteur en techniques de conservation depuis 17 ans, qui a découvert que ses melons trouvaient encore de l’eau liquide à un mètre de profondeur, alors que ses anciens repères de pilotage ne l’auraient pas laissé penser.
Le message est que les systèmes évoluent : au départ, le non-travail du sol peut réduire temporairement la réserve utile apparente, mais ensuite le système se retourne en faveur d’une meilleure exploration et d’un meilleur stockage de l’eau.
Le pH et les régulations biologiques
Une question du public porte sur le pH du sol et sur l’existence de couverts capables de l’équilibrer.
Baptiste Maître répond que les plantes, via leurs exsudats racinaires, sont capables d’acidifier ou de basifier localement leur environnement selon leurs besoins. En diversifiant les plantes, on diversifie donc aussi les exsudats et les capacités de régulation.
Les plantes peuvent ainsi favoriser les conditions propices à l’accès à certains éléments, par exemple le phosphore, en pilotant à la fois le pH local et les organismes avec lesquels elles interagissent.
Xavier Dubreucq ajoute que la matière organique joue aussi un rôle de tampon : elle tend à faire remonter un pH très bas et à faire redescendre un pH très élevé vers une zone plus proche de la neutralité, favorable au vivant.
Les plantes compagnes et les systèmes permanents
Une question est posée sur les couverts permanents, par exemple de luzerne, dans lesquels on viendrait semer ou planter des cultures.
Les intervenants répondent que c’est un sujet important mais complexe en cultures légumières, car il existe une très grande diversité de formes de légumes :
- légumes semés ;
- légumes plantés ;
- légumes rampants ;
- légumes palissés ;
- légumes racines ;
- légumes feuilles.
Cette diversité rend plus difficile la généralisation de plantes compagnes permanentes en légumes qu’en grandes cultures.
Baptiste Maître cite néanmoins des essais en cours :
Il précise qu’il s’agit encore de développement, sans recette stabilisée.
Xavier Dubreucq rappelle cependant qu’il est très important, du point de vue mycorhizien, d’avoir plusieurs espèces. Une monoculture entretient mal la diversité et la vigueur des mycorhizes.
Les freins à l’adoption
Les freins évoqués sont nombreux.
Le frein psychologique
Pour les deux intervenants, le premier frein est psychologique.
Baptiste Maître souligne que si l’agriculteur n’a pas pris conscience qu’il y a un problème, il est difficile de le faire évoluer. Lorsque tout semble aller bien, il n’y a pas de remise en cause.
Xavier Dubreucq résume cela en disant que « le plus difficile à convaincre, c’est quelqu’un qui est convaincu d’avoir raison ».
Ils évoquent aussi le poids des habitudes et de l’héritage technique. Changer de pratiques peut être perçu comme une remise en cause du travail des anciens. Le commentaire d’un participant résume bien cette dimension : un champ bien labouré est encore souvent perçu comme propre, beau, et comme le signe visible du travail réalisé.
Le frein technique et économique
Dans certains systèmes, notamment la pomme de terre, l’enjeu économique est très fort. Les agriculteurs sont payés sur des critères de qualité très exigeants, comme la qualité de peau et le calibre. Cela rend les prises de risque difficiles.
Baptiste Maître souligne aussi le manque d’accompagnement individualisé et le manque de références stabilisées, surtout en légumes d’industrie. Après une formation, beaucoup d’agriculteurs se retrouvent devant leur parcelle sans savoir par quel bout commencer.
Xavier Dubreucq insiste quant à lui sur le rôle très fort du levier économique dans le changement. Sur les grandes exploitations, l’économie de carburant et de travail du sol est un argument puissant. Il donne l’exemple de producteurs qui basculent vers le semis direct d’abord pour des raisons d’économie.
Le frein lié aux exigences des filières
Les exigences de l’aval sont également citées comme frein majeur. Pour la pomme de terre, une grande énergie est consacrée à produire de belles pommes de terre, avec une belle peau, sans défauts visuels. Cela limite la marge de manœuvre pour faire évoluer les itinéraires techniques.
Baptiste Maître souligne qu’une pomme de terre agroécologique sera peut-être moins belle, mais potentiellement plus intéressante sur le plan nutritionnel.
Les effets visibles de la transition
Parmi les premiers effets observés, les intervenants citent :
- l’amélioration rapide de la structure ;
- le retour des vers de terre ;
- la stabilisation, puis parfois la remontée du taux de matière organique ;
- une meilleure infiltration de l’eau ;
- une meilleure résilience à la sécheresse.
Baptiste Maître insiste sur le retour des vers de terre comme indicateur visible très parlant : dès qu’on nourrit le sol tous les jours, ils reviennent vite.
Xavier Dubreucq donne l’exemple d’une serre en expérimentation depuis six ans, sans travail du sol ni apports extérieurs de matière organique, avec un gros sorgho annuel avant salade puis melon. Le taux de matière organique y est comparable, voire légèrement supérieur, à celui d’une modalité agriculteur recevant chaque année du compost.
Les adventices, ou plantes bio-indicatrices
À une question sur les « mauvaises herbes », Baptiste Maître répond qu’il ne faut pas seulement les voir comme des ennemies. Ce sont aussi des plantes bio-indicatrices qui donnent des informations sur l’état du sol et sur ce qu’il reste à réparer.
Il rappelle toutefois qu’il faut aussi assurer le revenu de l’agriculteur. Il faut donc travailler des leviers techniques pour éviter le salissement excessif.
Xavier Dubreucq ajoute que la maîtrise des adventices repose d’abord sur la plante de service précédente. Un couvert couché épais, par exemple de seigle avec vesce, peut fortement réduire la levée des adventices. Il cite aussi différents outils mécaniques, comme des rouleaux interlignes, capables de freiner les adventices sans travailler profondément le sol.
Les limites et les changements de calendrier
Un point important est souligné : les couverts couchés et les techniques agroécologiques modifient les températures du sol.
Xavier Dubreucq donne l’exemple du melon planté début mai près de Montpellier : entre un sol couvert et un sol travaillé avec plastique, on peut observer jusqu’à 5 °C d’écart. Cela change fortement la précocité.
Il en conclut que certaines productions très précoces deviennent beaucoup plus difficiles avec ces méthodes. On revient alors à des créneaux plus naturels, mais plus étroits.
Ce n’est pas forcément bloquant, mais cela impose de l’anticipation et peut avoir des conséquences importantes sur l’organisation des filières, notamment pour les légumes d’industrie.
Agroforesterie et cultures légumières
L’agroforesterie est évoquée en fin d’atelier.
Xavier Dubreucq dit être convaincu que l’arbre augmente les taux de matière organique et rend des services systémiques importants. Il mentionne cependant plusieurs questions techniques :
- l’ombre portée ;
- l’orientation des lignes d’arbres, idéalement nord-sud ;
- le cernage pour couper les racines de surface et obliger l’arbre à plonger ;
- la nécessité de bien concevoir le système.
Baptiste Maître ajoute qu’il manque souvent des plantes relais mycorhiziennes pour connecter correctement les légumes et les lignes d’arbres. Sans ces connexions, on observe parfois que cela pousse moins bien au pied des arbres.
La trogne est également évoquée comme forme intéressante : elle permet de bénéficier progressivement d’ombre au cours de la saison, au moment où elle devient utile.
La question des filières
Sibylle Paris aborde enfin la question des débouchés. Elle explique travailler dans un projet porté par Pour une agriculture du vivant, visant à accompagner des producteurs de pommes de terre et de betteraves sucrières dans la transition agroécologique, tout en impliquant les différents acteurs de la filière :
- acheteurs ;
- transformateurs ;
- distributeurs.
L’objectif est de construire des filières agroécologiques bénéfiques à la fois pour les agriculteurs et pour l’aval.
Xavier Dubreucq répond que tous les moyens sont bons pour encourager la société à aller vers l’agroécologie. Si le consommateur demande de l’agroécologie, cela crée un débouché et pousse les agriculteurs à s’y engager.
Baptiste Maître souligne qu’il faut aussi faire évoluer les exigences du marché. Tant que l’on demandera surtout des produits très standardisés visuellement, il sera plus difficile de faire évoluer les pratiques.
La question de l’irrigation et du paysage agricole
Une discussion s’engage ensuite sur les systèmes irrigués, notamment sur de grandes cultures irriguées en plein été.
Xavier Dubreucq tient un propos critique sur les systèmes où l’on irrigue des cultures peu adaptées au climat dans des sols très travaillés et dégradés. Selon lui, ce type de système n’est pas durable, notamment du point de vue de l’eau, de l’énergie et du bilan écologique global.
Il nuance néanmoins en disant qu’un agriculteur en agriculture de conservation qui irrigue n’est pas dans la même situation, car ses sols stockent mieux l’eau et utilisent plus efficacement la ressource.
Conclusion générale
L’atelier montre que les cultures légumières en sol vivant posent des défis particuliers :
- faible restitution de carbone ;
- travail du sol souvent intense ;
- compaction ;
- exigences fortes des filières ;
- risques de faim d’azote ;
- difficultés techniques d’implantation.
Mais il met aussi en avant de nombreux leviers :
- couverts végétaux bien conduits ;
- réduction du travail du sol ;
- raisonnement à l’échelle de la rotation et parfois de l’exploitation ;
- diagnostic du sol ;
- gestion fine de l’azote ;
- adaptation des outils ;
- réflexion sur les plantes compagnes, l’eau, l’agroforesterie et les filières.
Les intervenants insistent sur le fait qu’il s’agit d’une dynamique d’apprentissage, encore en construction dans de nombreux cas, notamment en légumes industriels. Les changements sont réels, les références se construisent, et les effets sur les sols peuvent être visibles assez vite, même si certains bénéfices demandent plusieurs années.
L’atelier se termine en rappelant que les changements techniques doivent aussi s’accompagner de changements dans les filières, dans les outils d’évaluation et dans la manière collective de regarder l’agriculture.