Maraîchage Sol Vivant - La ferme de l'Alliance
![]()
Aujourd'hui, nous vous proposons la visite de ferme de Vincent Levavasseur, en maraîchage sol vivant (permaculture/semis direct)
Observation du sol et organisation de la visite
Quand on va sur une ferme, il est vraiment important de prendre le temps d’observer le sol. C’est valable pour sa propre ferme, pour voir comment le sol évolue au fil du temps, mais aussi quand on va visiter chez les autres, pour essayer de mettre en corrélation un type de sol, un type d’activité, une logique de conduite, et ce que cela produit.
Ici, l’idée est d’abord de faire un tour assez technique, puis de revenir sur des généralités : la commercialisation, la stratégie globale de l’entreprise, et enfin un focus sur l’espace test, puisque la ferme est aussi un espace test. L’objectif est donc d’expliquer ce que c’est et comment cela fonctionne.
Le matériel utilisé sur la ferme
Au niveau des itinéraires techniques et du matériel, la ferme utilise principalement le matériel des voisins. Le constat a été qu’un petit tracteur de maraîchage ne fait pas le poids face aux tracteurs des voisins. Sur la ferme, il y a un petit tracteur d’environ 45 chevaux, utile pour :
- le déplacement des légumes lors des récoltes,
- le déplacement des bottes de paille,
- le broyeur de temps en temps.
Mais pour les gros travaux, ce sont surtout les voisins ou le concessionnaire qui sont sollicités. Par exemple, un tracteur avec benne est loué. La benne fait environ 25 m³. Avec cet ensemble, il est possible d’aller chercher du fumier chez un voisin. Chaque année, cela représente environ huit bennes de 25 m³.
Le fumier de cheval comme matériau de paillage
Le matériau principal utilisé est du fumier de cheval. Il est décrit comme extrêmement pailleux, curé tous les jours, donc très proche d’une paille déjà imbibée. Il est assimilé à de la paille dans la logique de travail.
Au départ, la ferme utilisait beaucoup de foin, mais avec l’augmentation du nombre d’animaux autour, le foin a été davantage mobilisé pour leur alimentation. Le fumier de cheval est donc devenu une alternative pour pailler les cultures.
Plus tard, une réflexion a été menée pour mécaniser ce paillage. Pendant longtemps, la benne était avancée dans la parcelle et vidée en plusieurs tas. Ensuite, il fallait tout déplacer à la main. Cela faisait une grosse séance de sport pour étaler 15 cm de fumier de cheval sur une parcelle entière.
Un jour, à l’occasion d’une visite de ferme et d’une porte ouverte, un voisin a proposé une solution : il possédait une pailleuse et souhaitait aider. Un échange a été mis en place : des paniers de légumes contre la prestation avec tracteur et pailleuse.
Le chantier de paillage mécanisé
Le chantier de paillage fonctionne de la façon suivante :
- le tas de fumier est mis à proximité de la parcelle ;
- le voisin se positionne en latéral avec son tracteur et la pailleuse ;
- la machine ne rentre jamais dans les planches ;
- elle projette le fumier à 15-20 m ;
- avec le petit tracteur équipé d’un godet, la machine est alimentée au fur et à mesure.
Ce chantier va très vite : il est possible de pailler des milliers de mètres carrés en une matinée.
Une personne suit la goulotte pour surveiller le niveau de paillage, car depuis la cabine il est impossible de voir précisément où une première couche a déjà été déposée. Cette personne indique donc les corrections à faire : plus ici, moins là, reculer, orienter différemment. La goulotte est orientable, ce qui permet de pailler près ou loin.
La machine utilisée est une pailleuse à large goulotte, avec une sorte de démêleur de fibres à l’avant. Aujourd’hui, ce type de matériel, du fait de la crise de l’élevage, peut se trouver d’occasion à des prix relativement accessibles, autour de 5 000 euros. Il faut néanmoins un tracteur d’au moins 60 chevaux pour l’entraîner, et un autre tracteur pour l’alimenter.
Le système fonctionne aussi avec du fumier de cheval, même si le risque de bourrage augmente quand le matériau a commencé à composter. Cela reste faisable.
Les bâches et leur usage
Les bâches occupent une place importante dans le système. Elles servent à :
- détruire une prairie ou des vivaces,
- gérer l’enherbement,
- réaliser des faux semis,
- préparer des planches de semis ou de plantation.
Deux types de bâches sont utilisés :
- la bâche tissée,
- la bâche d’ensilage.
Aujourd’hui, il y a une préférence pour la bâche d’ensilage, essentiellement parce qu’elle est gratuite. Elle est récupérée lors des collectes de plastiques agricoles de la filière Adivalor. Il faut un peu trier : certaines bâches sont en lambeaux, d’autres sont encore en très bon état. Même avec quelques trous, elles restent très fonctionnelles.
L’intérêt de la bâche d’ensilage est aussi qu’elle se leste facilement. Pour le lestage, différents matériaux sont utilisés :
- palettes,
- poteaux de bois,
- tas de terre ou de compost,
- ce qui est disponible sur place.
L’idée générale est qu’il n’y a pas de matériau idéal en soi : le meilleur matériau est celui que l’on a gratuitement chez soi. Cela peut être :
- fumier de cheval,
- paille,
- foin,
- feuilles,
- carton,
- etc.
Tous les matériaux ont des avantages et des inconvénients. Le bon matériau est surtout celui qui ne coûte rien.
Détruire une prairie permanente avec des bâches
Une partie de la ferme était auparavant une prairie permanente depuis plus de 100 ans, d’après les relevés historiques du Géoportail. En 2015, la ferme a été parmi les premières à faire du maraîchage sur cette prairie sans travail du sol, directement après la prairie.
Cela a conduit à beaucoup de questions au départ :
- faut-il utiliser une bâche tissée ou une bâche d’ensilage ?
- faut-il mettre un paillage avant de bâcher ?
- peut-on planter tout de suite ?
- combien de temps faut-il pour tuer la prairie ?
Avec l’expérience, une règle simple se dégage : il faut six mois d’été pour détruire efficacement des vivaces. Cela vaut pour les prairies, le chiendent, le liseron, le chardon, etc.
Si l’on veut planter directement dans une prairie bâchée, il vaut mieux attendre au moins un mois après la pose de la bâche. En dessous, le tissu racinaire reste très dense et il est très pénible de faire les trous de plantation. Au bout d’un mois, ce tissu commence déjà à se dégrader, le sol devient plus souple et la plantation devient beaucoup plus simple.
Ce qu’on peut planter après bâchage
Après destruction d’une prairie par bâchage, on peut planter :
- des courges,
- des choux,
- des salades,
- des légumes d’été,
- des pommes de terre.
Si vraiment on est très pressé, on peut envisager de mettre un peu de terreau à chaque pied ou autour de la pomme de terre, pour faciliter l’implantation au-dessus de la bâche. Le terreau a aussi un effet occultant au niveau du trou de plantation, ce qui limite les repousses de prairie.
Si la bâche est déjà percée, mais qu’on attend encore avant plantation, il peut être utile de mettre une brique, une ardoise ou une tuile sur chaque trou pour éviter que la lumière ne relance les repousses.
Les courges sur prairie bâchée
Les courges donnent de très bons résultats. Les rendements évoqués approchent 80 tonnes par hectare.
Sur une prairie vivante et active, il n’est pas conseillé de faire un apport sous la bâche. Pourquoi ? Parce qu’il y a déjà énormément de matière à décomposer dans la prairie :
- environ 30 % de biomasse aérienne,
- environ 70 % de biomasse racinaire.
Cette masse racinaire est énorme, même si elle ne se voit pas au premier abord. Si l’on rajoute encore beaucoup de matière organique sous la bâche, on risque un phénomène d’anaérobie : trop de matière organique, de l’eau, une couche étanche, et le sol manque d’oxygène. Or le sol doit rester oxygéné.
Sur un sol vivant issu d’une prairie, la réponse est donc clairement : non, on ne met pas d’apport sous la bâche dans ce cas.
Les apports massifs et l’incorporation
Dans d’autres contextes, notamment sur des sols plus pauvres en matière organique, des intrants massifs peuvent être utilisés. Cela peut être :
- BRF,
- paille,
- tonte de gazon,
- fumier de poule,
- mélanges carbone/azote.
Quand le matériau est très carboné, comme le BRF, il est incorporé à des doses importantes, parfois au printemps, pour profiter de l’activité biologique. On peut aussi faire des apports successifs pendant plusieurs années.
L’idée générale est que pour remonter fortement le taux de matière organique, il faut des quantités énormes. Par exemple, remonter de plusieurs points demande des apports techniquement très lourds, d’où la logique d’étalement sur plusieurs années.
Le problème du tassement et des passages
Sur la ferme, le sol est tellement souple qu’un tracteur avec benne peut faire des ornières importantes, même en plein mois de juin. Cela surprend parfois : on croit qu’un sol vivant est forcément plus portant, alors qu’en réalité un sol avec beaucoup de matière organique, très aéré et très souple, peut marquer très facilement.
C’est pourquoi on roule quasiment jamais sur les planches. Les passages se limitent à quelques usages précis, par exemple avec le broyeur.
Parfois, une bâche est simplement posée et laissée en place, le tassement se fait alors par le poids de la bâche, du lestage et des passages à pied.
Les serres : un sol toujours couvert et jamais travaillé
Dans les serres, le principe est le même : le sol n’est jamais travaillé et reste toujours couvert.
- Pour les légumes qui ont besoin de chaleur, comme les aubergines, poivrons, pastèques et patates douces, la bâche est utilisée.
- Pour le reste, on utilise plutôt du paillage.
Les serres fonctionnent donc selon les mêmes principes que l’extérieur, avec adaptation selon les cultures.
Les campagnols et la prédation
Dans les serres, les aubergines ont souffert de campagnols qui mangent le collet des plants, provoquant leur jaunissement puis leur dessèchement.
Des pistes sont envisagées :
- protéger le collet dès le départ, par exemple avec un manchon type bouteille ;
- augmenter le nombre de chats sur la ferme ;
- installer des perchoirs à rapaces ;
- tester certains protocoles issus de la biodynamie.
Le problème des campagnols est récurrent, mais il est aussi présenté comme ayant un effet bénéfique : ils participent à une forte aération du sol. Quand tout se passe « bien », environ 10 % de dégâts sont considérés comme acceptables, c’est « leur part ».
Les paillages alternatifs : chanvre, lin, fougère
Divers matériaux de paillage sont évoqués.
Le chanvre
Des essais de paillage de chanvre ont été observés chez des collègues. Le matériau se présente en grosses bobines déroulables. Cela peut être intéressant, notamment pour les plantations d’arbres, car le paillage n’a pas besoin d’être retiré ensuite.
Mais plusieurs inconvénients sont relevés :
- il peut être transpercé par les adventices ;
- il peut se dégrader relativement vite ;
- il ne favorise pas le réchauffement du sol, ce qui pénalise certaines cultures.
Par comparaison, les bâches d’ensilage récupérées gratuitement semblent plus intéressantes économiquement et techniquement.
Le lin
Des paillettes de lin sont utilisées, par exemple pour couvrir légèrement des semis de carottes sur compost. Cela aide à garder l’humidité au niveau de la ligne.
Le lin peut aussi être obtenu gratuitement auprès d’usines, avec parfois seulement le coût du transport à payer.
La fougère
La fougère est stockée en petits ballots pour faire des essais de paillage, notamment sur les choux, avec l’idée qu’elle pourrait avoir un effet anti-limaces.
Les couverts végétaux : l’enherbement spontané
La ferme ne s’appuie pas sur des semis d’engrais verts. Le choix est fait de laisser les planches s’enherber spontanément en fin de culture.
L’idée est la suivante :
- le couvert végétal qui coûte zéro est celui qui pousse tout seul ;
- dans la pratique, cela revient à laisser se reconstituer une sorte de prairie ;
- la prairie est ce qui remonte le mieux le taux de matière organique.
Il ne s’agit donc pas de semer des couverts spécifiques, mais de jouer avec l’enherbement spontané, puis d’utiliser le bâchage si nécessaire avant la culture suivante.
Une rotation pensée d’abord pour gérer l’enherbement
La rotation n’est pas conçue en priorité pour gérer la fertilité. Sur un sol à 6 % de matière organique, avec une vie biologique active, la fertilité n’est pas le principal problème. Il y a suffisamment d’azote disponible pour des cultures très exigeantes.
Le vrai enjeu, c’est l’enherbement. La rotation est donc pensée d’abord pour cela.
Exemple de logique :
- on commence par une courge ;
- après la courge, le sol est très propre ;
- on peut alors enchaîner avec autre chose selon les besoins : oignon, chou, salade, etc. ;
- si la planche reste propre, on continue ;
- sinon, on repasse par une phase de bâchage.
Il existe aussi des endroits où la bâche reste en place une année entière, avant de débâcher puis semer sur compost.
Le désherbage : un objectif de réduction maximale
L’objectif est de ne pas désherber. Le désherbage n’est envisagé que si la pression adventice devient vraiment problématique.
Un critère est évoqué : on considère qu’il faut intervenir si l’on dépasse environ une adventice au mètre carré sur une culture sensible.
Certaines cultures, comme la mâche ou la carotte, peuvent justifier davantage de désherbage. Mais l’idée générale est d’organiser l’itinéraire pour que le désherbage soit minimal, voire inexistant.
Au final, le temps de travail économisé sur le désherbage et sur le travail du sol est plus ou moins compensé par le temps consacré à la gestion des matières organiques. En revanche, quand le système est bien mécanisé, il devient très efficace.
Les faux semis avec bâche
La bâche est aussi utilisée pour faire des faux semis.
Méthode :
- on débâche une planche ;
- si besoin on arrose pour faire lever les adventices ;
- on attend la levée ;
- on rebâche une semaine environ ;
- les adventices sont détruites ;
- on repart ensuite sur une planche propre.
Cette technique est jugée très efficace.
Les tomates non taillées et simplement tutorées
Dans une serre, les tomates ne sont pas taillées. Elles sont simplement tutorées, avec l’idée de former de gros « pylônes » compacts maintenus par plusieurs ficelles en sisal.
Ce système présente plusieurs avantages :
- beaucoup moins de temps de travail qu’une taille classique ;
- un rendement global proche du système taillé ;
- une bonne résilience vis-à-vis des maladies ;
- plus de temps de récolte, compensé par l’économie de temps de taille.
Le système taillé classique, lui, donne :
- un peu plus de précocité,
- des calibres plus réguliers,
- une répartition un peu différente dans le temps.
Le système non taillé est décrit comme très résilient vis-à-vis des maladies. Il est rappelé que les champignons sont partout dans le milieu. Le problème n’est pas leur présence, mais la capacité des plantes à tenir.
Pour que cela fonctionne bien, il faut que les pylônes restent compacts, aérés et lumineux.
Les cultures en serre : concombres, melons, haricots, pastèques, patates douces
Les concombres et melons ont souffert d’attaques de pucerons en début d’année, ce qui a retardé les cultures. Le constat est qu’il faut intervenir plus tôt.
Les haricots ont souffert d’acariens, à cause d’un manque d’eau ponctuel. Une solution est mise en place :
- installation d’un système d’aspersion,
- piloté par électrovannes et programmateur,
- avec de très courts arrosages réguliers pour maintenir une humidité favorable et limiter les acariens.
Les pastèques ont bien fonctionné, notamment une pastèque jaune appelée « Hime », qui sucre mieux dans la région que les pastèques rouges classiques.
Les patates douces sont conduites sur bâche.
Gestion de fin de culture en serre
À la fin des cultures, l’idée est de ne pas bouleverser le sol :
- les pieds de tomate sont coupés au sécateur ou à la cisaille ;
- les racines restent dans le sol ;
- les résidus sont sortis et mis en tas à l’extérieur ;
- le paillage est écarté vers les passe-pieds ;
- ensuite viennent les cultures d’hiver : salades, épinards, etc.
Les passe-pieds ne sont pas fixes : tout est travaillé à plat. Les cultures peuvent se décaler d’une année sur l’autre de 50 cm. Comme il n’y a presque jamais de tracteur sur les planches, il n’y a pas besoin d’organiser des planches permanentes strictes.
Les semis sur compost
Une opération mécanisée concerne le semis sur compost. Le sol étant très souple, il est compliqué d’y faire rentrer une benne dans les parcelles sans créer d’ornières. Le compost est donc souvent apporté en tas, puis étalé à la main.
Le semis sur compost est utilisé pour des cultures très sensibles au démarrage :
Le compost permet de créer un milieu très fin, presque comme un sable travaillé. Les graines sont déposées dedans, à la main ou avec des petits semoirs. Ensuite, si besoin, on recouvre encore d’un peu de compost.
Pour certaines cultures, comme la carotte, on ajoute ensuite une très légère couverture de paillettes de lin sur la ligne.
L’irrigation des semis
L’arrosage des semis est réalisé avec un système très simple, de type Gardena, avec des asperseurs couvrant de larges surfaces rectangulaires. Deux asperseurs sont placés par planche de 30 m.
C’est un matériel peu coûteux, qui produit de grosses gouttes, mais qui convient bien.
Les radis
Les radis d’hiver et radis bottes sont semés sur une fine couche de paillettes de lin ou sur compost, selon les cas.
Le semis est également réalisé dans un matériau fin, puis couvert.
Les carottes
Les carottes sont semées sur 3 cm de compost. Une première tentative peut échouer en cas de forte chaleur ; il faut alors ressemer.
Plus on met de compost, moins on désherbe. Avec 7 à 10 cm de compost, on pourrait pratiquement se passer de désherbage. Avec moins, il faut parfois intervenir.
- Les blettes et betteraves
Les blettes et betteraves peuvent être semées directement sur sol nu. Les glomérules de betterave sont posés un à un pour qu’ils soient bien en contact avec le sol. Ensuite, quand les plantes sont levées, on peut apporter du fumier de cheval entre les rangs.
Le résultat est jugé très satisfaisant.
Les choux
Les choux ont parfois souffert d’altises en début de culture. L’expérience a montré que certains filets à trop grosse maille font pire que mieux : ils ne bloquent pas les altises mais créent un microclimat qui leur est favorable. Sans filet, la situation a parfois été meilleure.
Le sol sous les choux présente une très belle structure :
- les premiers centimètres sont très meubles, « de la semoule » ;
- en dessous, le sol reste ferme mais bien structuré ;
- il est rempli de trous, de racines, de galeries, de vers de terre.
Les choux supportent assez bien un enherbement de fin de culture. En revanche, si on les plante dans une repousse trop forte de vivaces après un bâchage trop court, le chiendent peut ressortir en fin de culture et devenir gênant à la récolte.
Les salades
Les salades ont été faites autrefois sur paille, mais cette technique a été abandonnée au profit de la bâche, plus rapide.
Un problème classique de plantation est rappelé : si la motte est trop enfoncée, le collet remonte et le vent peut soulever la bâche, voire coucher les plants. Il faut donc planter juste à la bonne profondeur.
Pour perforer la bâche, un petit outil est utilisé, faisant une croix. Dans un sol bien souple dessous, la plantation est ensuite extrêmement rapide.
Les poireaux
Le poireau a conduit à rechercher un compromis entre pailler avant et pailler après plantation.
- Si on met une grosse épaisseur de paillage avant, il faut faire des trous dans cette épaisseur, ce qui est très long.
- Si on ne met rien avant, la plantation est rapide, mais il faudra pailler ensuite.
L’expérience a montré qu’une plantation dans un léger fumier de cheval, suivie de deux paillages en cours de culture, pouvait être un bon compromis.
Selon les situations, un coup de bineuse peut aussi être passé, mais l’objectif reste de pailler dès que possible.
Les pommes de terre
Les pommes de terre constituent l’un des itinéraires les plus marquants de la ferme.
Principe :
- première année : implantation sur bâche ou sol préparé ;
- deuxième année : certaines pommes de terre sont volontairement laissées en place ;
- au printemps suivant, après germination sous bâche, on débâche ;
- on laisse reverdir un peu ;
- on remet 40 cm de fumier de cheval avec la machine.
Ce système est répété depuis plusieurs années au même endroit sans avoir besoin de racheter de plants. Le rendement atteint 4 kg/m², soit environ 40 tonnes/ha, ce qui est au-dessus de la moyenne bio évoquée.
L’intérêt principal est le coût très faible :
- un paillage mécanisé,
- une récolte manuelle.
Le seul vrai sujet à surveiller devient alors le doryphore.
Les topinambours
Les topinambours montrent bien l’effet du temps sur la fertilité du système. La première année, ils restent modestes. Puis, année après année, avec les paillages massifs, ils prennent une vigueur spectaculaire, pouvant atteindre 4 à 5 mètres de haut.
Cela illustre un temps de transition : le sol doit apprendre à nourrir les légumes à partir du paillage plutôt qu’à partir de l’ancienne prairie.
Les oignons
Pour les oignons, l’itinéraire est le suivant :
- débâchage en mars ;
- pose des bulbilles avec le cul légèrement dans le sol ;
- paillage juste après avec 25 à 30 cm de fumier de cheval.
Le paillage doit être fait très vite. Si l’on laisse quinze jours entre la plantation et le paillage, l’enherbement s’installe et le rendement chute fortement.
Quand tout se passe bien, on obtient des oignons de très gros calibre, parfois 300 à 400 g.
Les ravageurs et les maladies : une lecture globale
La ferme adopte une lecture globale des ravageurs :
- une culture qui souffre attire davantage les ravageurs ;
- un manque d’eau, un retard de croissance, une mauvaise implantation augmentent la vulnérabilité ;
- il faut donc surtout soigner les démarrages.
Il est rappelé qu’il existe beaucoup de « non-dits » dans le maraîchage :
- arroser quand il ne pleut pas ;
- planter à la bonne profondeur ;
- bien remettre le paillage autour des plants ;
- bien couvrir les semis ;
- intervenir au bon moment.
La technique en elle-même est souvent simple, mais la réussite dépend d’une multitude de petits gestes et de ressentis.
Les limaces
Les limaces sont gérées de plusieurs façons :
- parfois il n’y a rien à faire ;
- si besoin, usage de Ferramol en petites doses, avant ou juste après plantation ;
- réduction du risque avec les bâches ;
- risque encore plus faible sur compost.
Si les limaces sont un gros problème, le conseil est de privilégier les semis sur compost ou sur broyat de déchets verts.
L’importance de nourrir le sol
Un point d’agronomie central est mis en avant : arrêter le travail du sol ne suffit pas. Il faut nourrir le sol.
L’image utilisée est claire : on peut avoir une belle maison grâce à l’arrêt du travail du sol, mais si le frigo est vide, personne n’y habite. Le « frigo », c’est le carbone apporté aux organismes du sol.
En maraîchage, on ne peut pas produire assez de carbone seulement avec les cultures maraîchères pour nourrir tout le système. Il faut donc :
- soit des apports extérieurs,
- soit concevoir un système plus autonome avec davantage de prairie autour.
Sur la ferme, le choix a été fait d’apporter régulièrement des matières organiques extérieures.
La ration de base évoquée est de l’ordre de 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an, ce qui peut correspondre à :
- 15 à 20 cm de fumier de cheval,
- ou des volumes équivalents de paille, foin, BRF, etc.
Le taux de matière organique et le seuil de bascule
Un autre point clé concerne le taux de matière organique. Une prairie bien gérée tourne autour de 5 %. Quand on la cultive de façon classique, on peut perdre un point par an au début, puis atteindre un plateau très bas.
Le seuil vraiment important est situé autour de 3 à 3,5 %. C’est à partir de là que se mettent en place les effets attendus du sol vivant :
- meilleure aération,
- meilleure disponibilité des éléments,
- plus grande vigueur des plantes,
- meilleure résistance aux maladies.
En dessous, les effets sont beaucoup moins nets.
La stratégie d’entreprise
Au-delà de la technique, le maraîchage est présenté comme une affaire de stratégie d’entreprise. Ce qui compte, ce n’est pas seulement de bien faire une opération technique, mais d’enchaîner une suite de bonnes décisions :
- choix du matériel,
- choix des cultures,
- organisation du travail,
- arbitrages sur ce qu’on fait ou ce qu’on ne fait pas.
Une référence est faite à Masanobu Fukuoka : plutôt que de se demander sans cesse quoi faire de plus, il faut se demander ce qu’on peut ne pas faire. L’idée est de retirer au maximum les opérations non indispensables.
C’est cette logique qui a conduit à rechercher des systèmes où l’on se rapproche le plus possible de :
- semer,
- récolter.
Voire, pour la pomme de terre, ne même plus semer.
L’importance des visites de fermes
Il est fortement recommandé de visiter régulièrement des fermes. Cela permet de se faire l’œil.
Quand on débute, on ne sait pas ce qu’est :
Se faire l’œil prend du temps. Aller régulièrement chez d’autres maraîchers permet de comprendre à quoi doit ressembler une culture réussie, puis de réfléchir aux raisons de cette réussite.
La commercialisation
Le contexte local est celui du pays d’Auge, décrit comme peu dense et relativement pauvre, avec néanmoins beaucoup de résidences secondaires, ce qui soutient la clientèle de juin à octobre.
Au départ, la ferme a repris :
- une AMAP,
- un marché.
Mais ce système a vite montré ses limites : vendre 30 000 à 50 000 euros de chiffre d’affaires en y consacrant trois jours par semaine n’était pas assez efficace.
Une nouvelle opportunité est apparue quand la mairie de Livarot a souhaité voir ouvrir un magasin bio. Cela a conduit à la création d’un magasin de producteurs, puis d’un second à Vimoutiers.
Le fonctionnement présente plusieurs avantages :
- moins de permanences individuelles,
- mutualisation de la vente,
- plus grande amplitude d’ouverture qu’une AMAP,
- meilleure adaptation aux zones rurales.
Cela a aussi ouvert la voie à des projets de vente collective sur Paris.
Un point important de cette commercialisation est la nécessité d’avoir une gamme régulière et complète, y compris en fin de semaine. Cela impose davantage de régularité en production.
L’espace test
À partir de 2017, le constat a été fait qu’il devenait difficile de tout mener de front :
- le travail sur la ferme,
- les projets de réseau,
- la production de contenus,
- la vie de famille,
- les autres activités.
L’idée d’une association avec d’autres personnes est alors apparue. Mais un GAEC immédiat semblait risqué. C’est dans ce contexte qu’a été mis en place un espace test sur la ferme.
Le dispositif fonctionne avec une coopérative d’activités et d’emploi appelée Rhizome. Il repose sur un contrat d’appui au projet d’entreprise (CAPE), signé entre :
- la coopérative,
- la ferme d’accueil,
- le porteur de projet.
Sur la ferme, cela a concerné notamment Julien et Jean-Baptiste.
Le principe retenu n’a pas été de séparer strictement les ateliers ou les parcelles. Au contraire, le choix a été fait de tout mutualiser. Chacun travaille sur les différents ateliers, avec une implication variable selon ses goûts et son temps.
Le temps de travail est comptabilisé atelier par atelier, puis la marge de chaque atelier est répartie au prorata du temps passé. Cela permet un fonctionnement transparent.
Les investissements restent portés par la ferme.
Intérêt de l’espace test
L’espace test permet plusieurs choses :
- tester une association sans engagement définitif ;
- apprendre le métier dans un cadre sécurisé ;
- gagner en souplesse dans l’organisation du travail ;
- partager les week-ends et les astreintes, notamment sur les poules ;
- accompagner des porteurs de projet vers leur propre installation.
L’expérience est aussi décrite comme extrêmement formatrice du point de vue de la transmission. Accompagner quelqu’un sur la durée montre à quel point il y a énormément de petites choses à apprendre, très concrètes, que l’on ne pense pas toujours à expliciter.
La transmission et l’apprentissage du métier
L’enjeu principal de la formation n’est pas seulement de transmettre des recettes techniques, mais d’apprendre à raisonner :
- lire une planche,
- anticiper ce qui va se passer,
- comprendre si une culture va pousser ou non,
- savoir quand intervenir.
C’est ce raisonnement agronomique et pratique qui est jugé essentiel pour former de futurs maraîchers.
Quelques outils cités
Parmi les outils mentionnés :
- un épandeur utilisé pour retourner les tas de fumier ;
- un broyeur horizontal ;
- des petites bennes à légumes ;
- la grelinette ;
- un outil artisanal pour planter la salade dans la bâche ;
- un petit plantoir très simple, utilisé pour beaucoup d’opérations ;
- le chalumeau ;
- des semoirs simples type Earthway.
La ferme reste finalement relativement peu mécanisée dans le détail du maraîchage fin. Beaucoup d’opérations restent manuelles, parce qu’à cette échelle, les machines de plantation ou de semis sont souvent compliquées à régler ou peu adaptées.
Conclusion
L’ensemble du système présenté repose sur quelques principes forts :
- observer le sol ;
- ne presque jamais travailler le sol ;
- couvrir et nourrir en permanence ;
- utiliser au maximum des matériaux gratuits et disponibles localement ;
- penser la rotation d’abord en fonction de l’enherbement ;
- réduire le désherbage au minimum ;
- raisonner chaque décision selon son coût, son bénéfice et son utilité réelle ;
- simplifier au maximum ;
- s’appuyer sur le collectif, aussi bien pour la commercialisation que pour l’installation.
La ferme de l’Alliance montre ainsi un maraîchage sol vivant très pragmatique, très ancré dans l’observation, et fondé sur la recherche d’efficacité technique, agronomique et humaine.