Viticulture : la parole aux vignerons en mouvement, Paysages In Marciac 2023

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À Paysages In Marciac 2023, cette journée dédiée à la viticulture donne la parole à des vignerons engagés dans la transition agroécologique. Les échanges portent sur les grands défis de la vigne pour 100 ans : qualité des plants, enracinement, taille respectueuse de la physiologie, sols compactés, érosion, baisse de matière organique, gestion de l’eau et pression du mildiou. Plusieurs témoignages montrent des pistes concrètes : couverts végétaux, composts à froid, lacto-fermentés, fertilisation par acides aminés, agroforesterie, maintien des sarments au sol, travail sur l’infiltration de l’eau et réduction, voire suppression, du cuivre. Depuis la Provence jusqu’au Bordelais, en passant par le Sud-Ouest, les intervenants insistent sur l’observation, l’expérimentation de terrain et la formation. Une ambition commune se dégage : reconstruire des vignobles vivants, fertiles et résilients, capables d’affronter durablement les chocs climatiques.

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Résumé
À Paysages In Marciac 2023, cette journée dédiée à la viticulture donne la parole à des vignerons engagés dans la transition agroécologique. Les échanges portent sur les grands défis de la vigne pour 100 ans : qualité des plants, enracinement, taille respectueuse de la physiologie, sols compactés, érosion, baisse de matière organique, gestion de l’eau et pression du mildiou. Plusieurs témoignages montrent des pistes concrètes : couverts végétaux, composts à froid, lacto-fermentés, fertilisation par acides aminés, agroforesterie, maintien des sarments au sol, travail sur l’infiltration de l’eau et réduction, voire suppression, du cuivre. Depuis la Provence jusqu’au Bordelais, en passant par le Sud-Ouest, les intervenants insistent sur l’observation, l’expérimentation de terrain et la formation. Une ambition commune se dégage : reconstruire des vignobles vivants, fertiles et résilients, capables d’affronter durablement les chocs climatiques.

Ce direct est réalisé à l'occasion de Paysages In Marciac 2023, organisé par Arbre et Paysage 32. Pour en savoir plus :

https://paysages-in-marciac.fr/

https://ap32.fr/


00:24:40 - Début de la conférence

00:29:30 - Une vigne pour 100 ans, Konrad Schreiber

00:44:00 - Introduction : innover en viticulture et théorie des ilots d'innovation, Eric Schmidt

00:52:45 - Passage de l’innovation en Grandes Cultures à l’innovation en viticulture, Jean-François Agut

01:01:50 - Les couverts végétaux et les apports lacto-fermentés en viticulture, Stephan REINIG

01:33:50 - La fertilisation : Un itinéraire de santé avec les acides aminés en vigne, Victor MOREAUD

01:53:50 - Un itinéraire sans cuivre, Luc Fonta

02:19:20 - La lutte contre la compaction des sols en viticulture, Jean-François Agut

02:30:30 - Les arbres au milieu de la vigne : la légende de la concurrence hydrique, Alain Canet

02:49:50 - Un parcours complet vers la vigne agroécologique et le plaisir de beau travail, Sandrine Farrugia

03:10:05 - Une formation à imaginer, une connaissance à diffuser, Noël Lassus

03:17:45 - Conclusion, Hervé Covès


Introduction

Lors de cette matinée de la journée « viticulture » à Paysages in Marciac 2023, les intervenants ont d’abord posé le cadre : donner la parole aux vignerons, partager des expériences de terrain, et réfléchir collectivement à ce que pourrait être une « vigne pour 100 ans ».

L’introduction est assurée par Alain Canet, qui rappelle que la journée se tient à Marciac, dans le cadre de Paysages in Marciac, avec l’équipe d’Arbres et paysages. Il souligne l’importance de cette dernière journée de la quinzième édition, consacrée à la viticulture, et insiste sur la volonté de laisser s’exprimer les praticiens, de s’écouter, de s’entendre et de regarder ce qui se fait.

Il rappelle aussi que la journée est diffusée en direct sur YouTube, ce qui permet de la revoir et de la séquencer ensuite. Il annonce que le grand témoin de la journée sera encore une fois Olivier Husson, et que la conclusion sera assurée par Hervé Coves.

Pour introduire les enjeux agronomiques de la journée, Alain Canet montre plusieurs plantes bio-indicatrices ramassées le matin même, y compris sur la dalle de béton du site. Pour lui, cela dit beaucoup de l’état des sols : sols compactés, oxydés, usés, lessivés, érodés. Il insiste sur le fait que ces plantes, que l’on retrouve dans les vignes, portent un message important et doivent être connues, comprises et traduites, car elles « font le job ».

Il apporte également une branche issue d’une trogne de quatre ans, taillée en coteau, pour illustrer le potentiel des arbres dans la reconstruction des sols. Cette branche d’un an, très développée, montre selon lui l’importance du végétal ligneux : nourrir le sol, nourrir les animaux, capter l’énergie solaire, participer à la fertilité. Il y voit une piste d’espoir pour reconstruire les sols viticoles.

Le cadre général de la journée

Éric Schmitt prend ensuite la parole pour poser le cadre de la matinée. Il présente l’esprit de la journée comme un croisement entre innovation, action et volonté de donner corps à une viticulture durable.

Il annonce l’intervention de Conrad Schieffer pour présenter « le chapeau de toute la journée », c’est-à-dire l’ambition générale : reconstruire une vigne durable, une « vigne pour 100 ans ».

Avant d’entrer dans les témoignages, Éric Schmitt insiste sur plusieurs points :

  • le paradoxe apparent entre l’innovation et la « vigne pour 100 ans » : la première grande innovation est la vigne elle-même, domestiquée depuis des millénaires ;
  • la nécessité de redonner toute sa place à la plante ;
  • l’importance de l’articulation entre recherche scientifique et recherche appliquée ;
  • le rôle central du terrain et des vignerons dans l’émergence des évolutions ;
  • la différence entre innovation ponctuelle et transition généralisée.

Il emploie l’image des « îlots d’innovation » : au départ, quelques pratiques ou idées « folles » apparaissent isolément ; puis, si elles sont observées, comprises et transmises, elles deviennent des connaissances ; peu à peu, ces îlots peuvent se rejoindre et former un nouveau modèle dominant.

Le projet de « la vigne pour 100 ans »

Le constat de départ

Conrad Schieffer revient sur la genèse du travail engagé avec la viticulture. Il rappelle qu’il y a déjà plusieurs années, à Marciac, la question avait été posée par les vignerons eux-mêmes : que faire en agroécologie pour le vignoble ?

De là est né, en 2019, un projet appelé « la belle vigne », lancé juste avant ou pendant la période du Covid, ce qui a compliqué sa mise en route, mais a permis de structurer un diagnostic agronomique sur l’ensemble du vignoble français.

Au bout de trois ans d’observations, de visites et d’enquêtes, plusieurs problèmes majeurs ont été identifiés.

La création du matériel végétal

Le premier grand problème concerne, selon lui, la création même des pieds de vigne par la sélection. Il estime que la manière dont les clones et variétés sont resélectionnés pose problème, notamment du point de vue de la perte de variabilité génétique.

Il affirme qu’il y a là un chantier de réflexion qui dépasse les seules personnes présentes : c’est toute la profession qui doit se réinterroger sur la manière dont sont créés les plants de vigne.

Le fonctionnement des pépinières

Le deuxième grand chantier concerne les pépiniéristes. Selon Conrad Schieffer, les plants de vigne produits aujourd’hui ne pénètrent plus correctement dans le sol : les racines se développent à l’horizontale au lieu de s’étager en profondeur.

Cela pose un problème majeur si l’on veut exprimer les terroirs, résister aux chocs climatiques ou aller chercher de l’eau en profondeur.

Il met aussi en cause plusieurs pratiques :

  • les pertes importantes à la plantation ;
  • les plantations réalisées au printemps, alors que selon lui les Italiens plantent en novembre, ce qui laisse davantage de temps au système racinaire pour s’installer ;
  • la stérilisation des plants par la chaleur, notamment les bains d’eau chaude, jugés incompatibles avec la biologie racinaire.

Pour lui, mettre des racines entre 50 et 60 °C n’a pas de sens biologique. Il rappelle que la biologie fonctionne entre 0 et 20 °C et insiste sur le lien entre virus, nématodes et champignons régulateurs.

La taille et le respect de la physiologie

Le troisième niveau de problème concerne les pratiques chez les viticulteurs eux-mêmes, notamment la taille. Conrad Schieffer estime que beaucoup de vignes sont mal taillées, sans respect de la physiologie de la plante.

Avec Marceau Bourdarias, il dit avoir mis en place une réflexion autour d’une taille dite « douce », même si le nom importe peu. L’essentiel, selon lui, est de respecter le fonctionnement de la plante : une plante est un « tuyau » que l’on ne peut pas couper n’importe comment.

Les sols et la perte de matière organique

Un autre constat majeur porte sur les sols : érosion partout, manque de matière organique, disparition de l’humus.

Conrad Schieffer ironise sur l’idée de « minéralité » dans le vin, disant que les viticulteurs ont fini par « vendre les cailloux » parce qu’il n’y a plus rien dans les sols. À l’inverse, il défend la nécessité de faire revenir la matière organique et de « vendre l’humus ».

Mais il souligne aussi une difficulté : des vignes déjà affaiblies peuvent entrer en concurrence avec les couverts végétaux si elles sont dans un mauvais état initial. Cela conduit à reposer la question de la fertilisation.

Une autre fertilisation

Sur ce point, Conrad Schieffer défend plusieurs idées fortes :

  • fertiliser la vigne au printemps est une erreur ;
  • les apports devraient arriver à l’automne ;
  • il faut privilégier l’organique et l’urée à certains moments ;
  • il faut cesser d’utiliser des composts hygiénisés à chaud, qu’il compare à du charbon sans intérêt ;
  • il faut fabriquer des composts à froid ;
  • il faut remettre des bactéries lactiques dans les systèmes.

L’Académie de la vigne pour 100 ans

Au terme de ces trois années de diagnostic, il annonce être prêt à lancer un nouveau projet : « l’Académie de la vigne pour 100 ans ».

L’objectif est de construire une viticulture où une plantation bénéficierait réellement à plusieurs générations de vignerons.

Ce projet doit s’appuyer sur la formation, mais aussi sur deux grands chantiers de travail :

  • la création de plants conformes à la biologie ;
  • la lutte préventive contre le mildiou.

Repenser la création des plants

Conrad Schieffer explique que l’un des systèmes qui fonctionne le mieux, d’après les essais réalisés, est la bouture. Il montre des racines issues de boutures réalisées simplement dans un vase, avec de l’eau du robinet, pour démontrer qu’il est possible d’obtenir des systèmes racinaires étagés et conformes à la biologie.

L’idée serait donc de travailler avec des pépiniéristes et des agriculteurs pour produire autrement les plants, puis les planter et les déterrer afin d’observer leur évolution.

Le chantier mildiou

Le deuxième grand chantier concerne le mildiou. L’année 2023, avec son explosion brutale en juin, a confirmé selon lui l’ampleur du problème. Il estime que les pratiques traditionnelles ne suffiront pas et qu’il faut développer une lutte biologique préventive.

Son raisonnement repose sur le lien entre couverts végétaux, fusariose et acide fusarique. D’après les bibliographies scientifiques qu’il cite, l’acide fusarique produit lors de la dégradation de certaines pailles ou plantes serait très performant contre différents mildious.

L’idée serait donc de développer des couverts végétaux riches en fusariose, notamment à partir de vieilles variétés de céréales plus sensibles à cette maladie, contrairement aux variétés modernes sélectionnées pour y résister.

Cela permettrait d’attaquer le mildiou de la vigne par de la lutte biologique, en s’appuyant sur les dynamiques agronomiques des couverts.

Recrutement et structuration

Enfin, Conrad Schieffer annonce vouloir recruter pour faire vivre cette Académie de la vigne pour 100 ans. Il parle d’une petite adhésion pour les vignerons et de plusieurs postes à créer, à mi-temps ou à temps plein, avec l’idée de constituer une animation nationale capable d’accompagner les viticulteurs sur le terrain.

Des témoignages de terrain sur les innovations en viticulture

Éric Schmitt introduit ensuite une série de témoignages de vignerons et praticiens. L’idée est de montrer comment, un peu partout, des innovations se déploient dans les vignobles.

Sont appelés à intervenir :

De la grande culture à la vigne : l’expérience de Jean-François Agut

Jean-François Agut explique que son exploitation est typique de la Gascogne et du Gers : elle n’est pas en monoculture, mais adaptée à la géologie du territoire, avec coteaux, plaines, cultures et élevage.

Selon lui, les situations agronomiques observées étaient en déclin, et c’est en découvrant une autre agronomie, tournée vers le vivant, qu’il a commencé à changer de regard.

L’agriculture de conservation comme point d’entrée

Il évoque son intérêt initial pour l’agriculture de conservation des sols et les techniques de semis direct en grandes cultures. En observant ces parcelles, il dit avoir vu des structures de sol très différentes, avec d’autres fonctionnements biologiques.

Mais en regardant ensuite les vignes avec ce nouveau regard, il constate une situation « catastrophique » :

  • la vigne est souvent installée sur des milieux déjà hostiles ;
  • les pratiques de plantation, de taille et de conduite renforcent les difficultés ;
  • les situations de compaction sont nombreuses ;
  • les relations sol-plante sont entravées.

Une transition incomplète

Il explique que la transition agroécologique en viticulture lui semble incomplète, notamment parce que tous les outils et tous les codes disponibles en grandes cultures ne sont pas encore transposables tels quels à la vigne.

Par exemple :

  • la fertilisation des couverts n’est pas un geste habituel en viticulture ;
  • le semis direct dans des couverts vivants pose d’autres questions ;
  • les contraintes mécaniques sont différentes ;
  • on repasse toujours aux mêmes endroits dans les parcelles ;
  • les traitements fongicides rendent difficile l’installation d’une biologie riche.

Repenser la relation à la vigne

Jean-François Agut insiste sur le fait que la vigne est une plante déjà en place, avec une histoire. Il faut donc comprendre :

  • comment elle a été plantée ;
  • comment ses racines se sont installées ;
  • si elle a été enfermée dans un système où les ressources étaient apportées uniquement au pied.

Il pose alors une question centrale dans les diagnostics : parmi tous les problèmes que l’on a à gérer, de combien sommes-nous responsables ?

Selon lui, beaucoup de problèmes de compaction, d’exploration racinaire et de fertilité sont largement liés à la manière dont l’homme a géré les parcelles.

La démarche consiste donc à s’intégrer dans le système et à redevenir un élément de biodiversité, plutôt qu’un simple opérateur technique.

L’eau, l’humus, les lacto-fermentés et l’agroforesterie en Provence

Stéphane Renig présente ensuite les travaux conduits en Provence, dans un contexte fortement marqué par le climat méditerranéen, la sécheresse, les excès ponctuels d’eau et les chocs climatiques.

L’eau comme premier enjeu

Il insiste d’abord sur la question de l’eau. Selon lui, le problème n’est pas seulement la rareté de l’eau, mais le fait qu’elle tombe souvent au mauvais moment et qu’elle soit mal gérée. Il explique qu’on peut avoir à la fois trop d’eau et pas assez, selon les périodes.

Il estime qu’il faut apprendre à conserver l’eau tombée sur la parcelle, car une grande partie ruisselle, provoque de l’érosion et quitte la parcelle au lieu d’y rester.

Il montre des exemples de fossés anciennement conçus pour évacuer l’eau, qui sont maintenant transformés avec de petits barrages pour ralentir l’eau, favoriser l’infiltration et réhydrater les berges. Il cite également l’exemple d’un viticulteur ayant recréé une mare au milieu d’un îlot de vigne.

Voir autrement l’infiltration

À travers une anecdote sur un stagiaire chargé de mesurer l’infiltration de l’eau, il souligne que parfois l’observation simple montre déjà beaucoup : dans certaines parcelles, l’eau est visible sur les rangs travaillés et non sur les rangs enherbés, ce qui interroge les pratiques habituelles.

Le bilan humique

Un autre sujet majeur de son intervention concerne le bilan humique. En Provence, différents modes de conduite coexistent : bio, travail du sol, couverts, sols plus ou moins vivants. Pour objectiver les pratiques, des bilans humiques ont été réalisés sur plusieurs exploitations.

Le constat est jugé dramatique : sur 16 exploitations étudiées, 14 perdent de l’humus et seulement 2 en gagnent. Cela permet cependant de montrer qu’il est possible, dans le même territoire, de produire tout en regagnant de la fertilité.

L’objectif est aussi d’associer à chaque type d’exploitation un ensemble de pratiques, afin de montrer les étapes nécessaires pour passer d’un système destructeur à un système restaurateur.

La résilience des sols et des plantes

Stéphane Renig explique ensuite qu’au-delà des changements de pratiques à long terme, il faut aussi accompagner les plantes dans le présent, face à des sols très dégradés, des taux de matière organique très faibles, des chaleurs extrêmes et une perte d’acidité dans les vins rosés.

Pour cela, son équipe teste différentes pratiques et les évalue avec des indicateurs comme le pH, le redox et la conductivité, dans le but d’approcher plus finement l’état physiologique de la plante.

Les lacto-fermentés

Depuis deux ans, des essais sont menés avec des produits lacto-fermentés. D’abord utilisés sur le sol pour agir sur la vie biologique, ces produits ont aussi été testés en pulvérisation foliaire.

Les premiers résultats observés sont jugés surprenants : sur une même parcelle coupée en deux, le nombre de taches de mildiou semble plus faible sur la partie traitée avec ces préparations. Les mesures de pH, redox et conductivité montrent aussi des différences physiologiques entre les vignes traitées et non traitées.

L’agroforesterie comme nécessité

Enfin, Stéphane Renig défend fortement l’agroforesterie. Il reconnaît que, dans des contextes de manque d’eau, l’idée de planter des arbres peut sembler contre-intuitive. Mais selon lui, c’est au contraire une nécessité absolue.

Il relie cela :

  • à la recréation de bassins de vie ;
  • à la régénération des territoires après incendies ;
  • à la biodiversité ;
  • à la pollinisation ;
  • à la prédation naturelle ;
  • au rôle des arbres dans les systèmes tendus par la sécheresse.

Il présente aussi l’association « Les Résilients », créée pour partager les travaux, les expérimentations et faire du territoire un lieu d’action collective, bien au-delà du seul monde agricole.

Les premières analyses d’Olivier Husson sur les mesures physiologiques

À la suite de l’intervention de Stéphane Renig, Olivier Husson apporte un éclairage scientifique sur les mesures réalisées.

Il explique que les données analysées montrent déjà plusieurs éléments intéressants :

  • les différences se lisent mieux le matin ;
  • une plante saine tend à monter en conductivité pendant la journée grâce à la photosynthèse, puis à redescendre la nuit ;
  • les plantes plus touchées se retrouvent le matin avec une conductivité plus basse et un état plus oxydé.

Concernant les essais lacto-fermentés, il souligne qu’au 17 juillet, les comptages montrent environ deux fois et demie moins de mildiou sur la modalité traitée.

Il observe aussi, à partir des mesures de pH et redox :

  • qu’un témoin peut devenir plus oxydé ;
  • qu’une vigne traitée peut rester à un pH plus bas et dans un état moins oxydé ;
  • qu’il existe probablement une dynamique d’ajustement physiologique encore à préciser.

Il insiste toutefois sur le fait qu’il s’agit de résultats très récents, à confirmer, et qu’il faut continuer à accumuler des données.

Les essais de fertilisation aux acides aminés à Saint-Émilion

Victor Moreau présente ensuite les expérimentations conduites sur son domaine de 25 hectares à Saint-Émilion.

Il replace son travail dans un contexte plus large : celui d’une transition agroécologique qui concerne à la fois la production et l’image du vignoble bordelais, très affecté par les critiques liées à l’usage des pesticides.

Les difficultés propres à l’expérimentation en vigne

Avant même de parler résultats, il insiste sur les difficultés expérimentales en viticulture :

  • la vigne est une plante pérenne, avec une forte inertie ;
  • les pratiques de l’année précédente influencent beaucoup la réponse actuelle ;
  • les variations pédologiques sont parfois très importantes à quelques mètres près ;
  • les variations climatiques peuvent masquer ou amplifier les effets d’une pratique.

Le protocole sur les acides aminés

Depuis trois ans, avec la Belle Vigne, un essai est conduit sur l’usage d’acides aminés, considérés comme issus de fermentations anaérobies.

Les deux premières années, les acides aminés sont apportés au sol en hiver, comparés à une fertilisation organique classique. Différents indicateurs sont suivis :

  • analyses de jus de pétiole à différents stades ;
  • qualité du moût ;
  • rendements.

Victor Moreau souligne que les deux premières années, les analyses foliaires n’ont pas permis de faire apparaître de tendance claire.

Des résultats de rendement très contrastés

En revanche, les résultats de rendement observés en 2022 sont spectaculaires :

  • environ 27 hl/ha sur le témoin ;
  • environ 67 hl/ha sur la modalité acides aminés.

Mais il prend immédiatement des précautions : de tels écarts paraissent presque trop importants pour être attribués uniquement à la pratique. Cela conduit à reconsidérer l’effet des sols.

La prise en compte de l’hétérogénéité des sols

Une carte de résistivité du sol montre alors que les deux blocs de l’essai initial n’étaient pas équivalents : la zone acides aminés disposait de davantage d’argile, donc sans doute d’un meilleur comportement en année sèche.

Comme 2022 a été une année très sèche, cela a pu fortement influencer les résultats. Il est donc possible que les acides aminés aient aidé au développement racinaire, mais que cet effet ait été amplifié par la nature du sol.

Pour cette raison, l’essai a été déplacé en 2023 vers une parcelle jugée plus homogène, avec en plus une nouvelle modalité d’application foliaire.

L’objectif est de poursuivre plusieurs années pour confirmer ou non l’intérêt réel de cette pratique.

Le parcours de Luc Fonta : vers une vigne sans cuivre

À distance, Luc Fonta, du domaine des Trois Mazets, présente son expérience de conduite sans cuivre.

Il rappelle qu’il a créé son domaine en 2016 et qu’avant cela il travaillait déjà sur des questions liées au fonctionnement global des milieux et à l’eau. Son projet viticole s’est construit d’emblée dans une perspective agroécologique.

La question du cuivre

Dès la plantation de ses premières parcelles, il s’est demandé si le cuivre était réellement indispensable. En parallèle, il s’est intéressé aux travaux d’Olivier Husson sur les mesures pH-redox-conductivité, qui sont devenus pour lui une grille de pilotage.

En listant toutes ses pratiques, il a distingué :

  • les actions oxydatives, déstructurantes, énergivores ;
  • les actions réductrices, favorables à la santé du couple sol-plante.

Les pratiques mises en œuvre

Parmi les pratiques qu’il met en avant :

  • les couverts végétaux ;
  • la restitution de matière organique ;
  • la stimulation de la vie microbienne ;
  • la biodiversité ;
  • une taille respectueuse de la physiologie ;
  • l’absence ou la forte limitation du travail du sol ;
  • des pulvérisations d’oligoéléments dans une logique de pilotage physiologique ;
  • le respect de la biologie de la vigne jusqu’après vendange.

Des campagnes sans cuivre

Luc Fonta explique qu’en 2020, sur 1,5 hectare, il n’a appliqué aucun traitement au cuivre. Le résultat ayant été jugé satisfaisant, il a reconduit l’expérience :

  • en 2021 sur 5 hectares ;
  • en 2022 à nouveau sans cuivre ;
  • en 2023 sur encore plus de surface.

Il reconnaît qu’en 2023, avec un climat plus humide, il a observé des limites, notamment sur certaines parcelles et sur du raisin de table. Mais il souligne qu’il n’a finalement pas appliqué de cuivre, et que les dégâts sont restés contenus sur feuilles dans certains cas.

Une démarche globale, pas une recette miracle

Interrogé sur les produits utilisés à la place du cuivre, Luc Fonta refuse de donner une solution simple. Pour lui, il n’existe pas une recette unique ou un produit miracle.

Il insiste sur le fait que la réussite vient de la somme des gestes réalisés tout au long de l’année, dans la cohérence globale du système.

Il met aussi en garde : il y a une vraie prise de risque économique, et il ne s’agit pas d’inciter tout le monde à faire pareil brutalement. En revanche, il encourage à tester sur de petites surfaces, à observer et à apprendre.

La compaction des sols selon Jean-François Agut

Revenant plus précisément sur la question de la compaction, Jean-François Agut explique que la compaction ne devrait pas être un sujet secondaire : dans une agriculture du vivant, un sol compacté est un milieu hostile au vivant, car il n’y a plus assez d’air, plus assez d’eau disponible, et la biologie ne peut pas fonctionner correctement.

Pourquoi c’est un enjeu majeur en vigne

En viticulture, la compaction est particulièrement difficile à gérer car :

  • on passe toujours aux mêmes endroits ;
  • le système est fortement mécanisé ;
  • les roues reviennent sans cesse sur les mêmes bandes ;
  • les tentatives mécaniques de décompaction peuvent être rapidement annulées.

Les leviers proposés

Il défend une approche en plusieurs étapes :

  • intervenir mécaniquement si nécessaire, mais sans retourner les horizons ;
  • éviter les outils qui mélangent la biologie de surface et la biologie profonde ;
  • installer immédiatement des plantes après aération pour recoloniser le milieu ;
  • nourrir ces couverts pour maximiser leur photosynthèse ;
  • produire de la biomasse et des exsudats racinaires ;
  • stimuler la biologie afin de maintenir une structure poreuse.

Il cite ici les travaux de Lucien Séguy et insiste sur le rôle de couverts très diversifiés, semés à forte densité, comprenant :

L’objectif est de créer de la compétition racinaire, d’obliger les plantes à explorer le sol et, ce faisant, à restructurer les horizons.

Il résume ainsi l’objectif : obtenir un sol qui peut sembler dur, mais qui reste poreux, traversable par l’eau, l’air et les racines.

L’arbre et la vigne : Alain Canet sur l’agroforesterie

Alain Canet intervient ensuite sur la question de l’arbre dans le vignoble et sur les critiques formulées contre l’agroforesterie, notamment au nom de la supposée concurrence hydrique.

Une ligne directrice : l’agronomie dynamique

Il appelle à sortir des modes et à revenir à une ligne directrice claire : une agronomie dynamique fondée sur trois éléments essentiels :

  • des sols couverts ;
  • des plantes en réserve, plantées au bon moment et dans de bonnes conditions ;
  • une plante connectée à son environnement.

Pour lui, la question de l’arbre ne peut pas être séparée d’une vision d’ensemble du vignoble.

Le rôle de l’arbre

Alain Canet présente l’arbre comme un outil de production et non comme une contrainte. Il insiste sur ses fonctions multiples :

  • développement et amplification des réseaux mycorhiziens ;
  • ombre et protection microclimatique ;
  • stockage de carbone ;
  • alimentation du sol en litière ;
  • accueil de biodiversité ;
  • soutien à l’activité biologique ;
  • amélioration de la circulation de l’eau dans le système.

Il oppose les parcelles de vigne nues, compactées et oxydées à des systèmes plus complexes, où l’arbre participe au fonctionnement global.

Sur la concurrence hydrique

Interpellé directement sur la concurrence entre l’arbre et la vigne, il répond que le sujet est souvent mal posé.

Selon lui, oui, la concurrence existe dans des systèmes déjà dégradés : sols nus, oxydés, compactés, pauvres en matière organique. Mais dans un système bien conçu, l’arbre agroforestier est choisi, taillé, piloté et intégré pour devenir un allié.

Il rappelle aussi que la vigne, lorsqu’elle « échappe » et monte dans les arbres, peut les couvrir totalement. Cela montre selon lui qu’il ne faut pas simplifier à l’excès la question de la concurrence.

Il insiste enfin sur la nécessité d’un état des lieux très précis avant de planter, car certaines parcelles ne sont pas prêtes tout de suite à recevoir des arbres.

Le rôle de la formation selon Noël Lassus

Noël Lassus intervient au nom des Vignerons indépendants de France.

Il revient sur un point central de toute la matinée : avant d’agir, il faut apprendre. Pour lui, la difficulté majeure est d’aller contre des idées reçues profondément installées chez de nombreux viticulteurs.

Il observe que beaucoup de vignerons adhèrent encore spontanément à l’idée qu’un arbre ne peut pas cohabiter avec une culture, ou qu’un changement de pratique suffirait à lui seul, alors que des « demi-solutions » créent souvent de grands désordres.

Les formations comme outil de transformation

À travers les formations déjà organisées depuis 2018 avec plusieurs intervenants de la journée, Noël Lassus observe une évolution :

  • au début, les participants arrivent de mondes très différents, parfois méfiants les uns vis-à-vis des autres ;
  • au bout d’une heure, les clivages tombent ;
  • tous découvrent qu’ils partagent les mêmes maux ;
  • beaucoup prennent conscience de la nécessité d’un autre regard.

Il cite aussi l’exemple d’une formation en Champagne, où un jeune vigneron voulait arracher un rang pour planter une haie. Son père réagissait mal, puis le grand-père s’est approché en disant que lui, autrefois, avait des arbres partout. Pour Noël Lassus, cela montre que rien n’est complètement perdu.

Une priorité nationale

Il annonce que la formation aux pratiques agroécologiques est désormais une priorité nationale pour les Vignerons indépendants de France. L’objectif est de former massivement les vignerons, leurs salariés, et de proposer une approche non dogmatique, adaptée aux rythmes de chacun.

Il évoque aussi les rencontres nationales à Chinon, où plusieurs centaines de vignerons, habituellement venus surtout pour l’aspect convivial, sont restés écouter avec une attention inhabituelle les interventions sur l’agroécologie.

Le regard de Sandrine Farrugia

En fin de matinée, Sandrine Farrugia intervient à distance. Son témoignage apporte un regard à la fois sensible, concret et structurant.

Elle explique que son domaine se situe près de Marmande, dans le Sud-Ouest, sur 23 hectares. Elle précise qu’elle n’a pas de formation initiale en agronomie ni en sciences, ce qui rend pour elle d’autant plus importante la question de la formation.

Se former avant d’agir

Elle insiste très fortement sur ce point : il faut prendre le temps d’apprendre avant d’agir. Pour elle, l’agroécologie ouvre un champ immense, mais ce champ n’est accessible qu’à condition de recevoir des clés de lecture.

Elle cite son expérience de la formation « Les Apprentis du vivant », suivie pendant deux ans, comme un moment déterminant. Cela lui a permis de comprendre les liens entre les éléments, de voir l’invisible, et de commencer à lire autrement les situations.

Une approche intuitive

Sandrine Farrugia explique aussi que, chez eux, les vignes font partie de la famille. Leur approche est intuitive, sensible, mais cette intuition s’appuie aussi sur ce qui a été appris et compris.

Elle décrit l’agroécologie comme une grande boîte à outils, mais aussi comme un changement complet de regard.

Des pratiques mises en œuvre

Parmi les pratiques mises en avant :

  • plantation de nombreux arbres, y compris plusieurs kilomètres de haies ;
  • couverture permanente des sols ;
  • formation continue des salariés ;
  • réflexion sur la taille et la mise en réserve ;
  • attention portée au gel, au placement des vignes et à la présence d’arbres.

Elle insiste aussi sur la nécessité de travailler « au mètre carré » : le chantier semble immense, mais il devient abordable si l’on agit par petits gestes justes.

Le sens du travail

Un des points les plus marquants de son témoignage concerne le sens retrouvé du travail. Elle explique que l’agroécologie a redonné du sens non seulement à leur vie de vignerons, mais aussi à leurs salariés.

Dans un contexte où les salariés agricoles ne sont pas suffisamment reconnus ni rémunérés, elle estime que le fait de comprendre pourquoi on fait les choses, de travailler dans un système cohérent, de voir que les gestes ont un effet, change profondément l’ambiance et l’engagement collectif.

Elle dit aussi que l’agroécologie a permis de sortir d’un quotidien où l’on court sans cesse derrière les problèmes, et notamment derrière les maladies, sans jamais reprendre la main.

Conclusion de la matinée

La conclusion est assurée par Hervé Coves, dans un propos qui relie plusieurs fils de la matinée.

Partant de l’acide fusarique évoqué plus tôt, il bifurque vers l’acide picolinique, qu’il relie au cuivre, à la chimie organique, aux réseaux mycorhiziens et à la vitamine B3. Il explique que cette vitamine circule de plante en plante par les réseaux mycorhiziens et se trouve à la base de nombreux processus de résistance.

Son idée centrale est que, dans un système vivant, tout est lié :

  • une vigne en bonne santé peut protéger les céréales ;
  • une céréale peut prendre soin de la vigne ;
  • les plantes, les champignons, les réseaux souterrains, la matière organique et les animaux participent aux mêmes boucles de rétroaction.

Il reprend alors l’image donnée plus tôt par Sandrine Farrugia : quand on prend soin de la vigne comme d’un enfant, cette vigne, à son tour, prend mieux soin de nous.

Il conclut que dans la nature sauvage, tout ce dont nous avons besoin pour bien vivre ensemble est déjà là, à condition de savoir le voir, l’écouter et le laisser fonctionner.

Éric Schmitt clôt la matinée en remerciant l’ensemble des intervenants : Alain Canet, Jean-François Agut, Victor Moreau, Noël Lassus, Stéphane Renig, Luc Fonta, Sandrine Farrugia, ainsi qu’Olivier Husson, Hervé Coves et Conrad Schieffer pour leurs interventions. Il donne rendez-vous l’après-midi pour la suite de la journée consacrée à « la vigne pour 100 ans ».