Atelier maraîchage avec François Mulet, Xavier Dubreucq, ...
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Intervention tirée de la journée technique
maraîchage & arboriculture : La conservation des sols
et sa biodiversité fonctionnelle
du 23 janvier 2020 à Montpellier.
Présentation de l’exploitation
L’intervenant présente son exploitation, installée en 2009 avec un associé, à la suite d’une reprise d’une ferme en polyculture-élevage. L’objectif de départ était de démontrer qu’il était possible d’allier une agriculture respectueuse de l’environnement, économiquement rentable, et proposant des prix accessibles.
L’exploitation repose sur deux grands volets :
- un volet agronomique ;
- un volet biodiversité et biodiversité fonctionnelle.
Au départ, les sols présentaient des taux de matière organique très faibles, souvent inférieurs à 1 %. Le travail engagé depuis l’installation a donc consisté à reconstruire la fertilité des sols tout en développant un système globalement cohérent sur le plan écologique.
L’exploitation fait 15 hectares, dont 6 hectares de maraîchage. Sur ces 15 hectares :
- 1,5 hectare est dédié à la biodiversité, sans intervention, afin de constituer des zones ressources ;
- le reste entre dans des rotations, notamment avec de la luzerne.
Le principe de rotation est d’alterner environ trois ans de luzerne et deux ans de maraîchage, ce qui permet notamment de mieux gérer l’enherbement.
L’exploitation se situe dans le département de l’Ain, dans le sud du département, à environ 100 km de Lyon. Toute la production est en diversification et en vente directe, sur 6 hectares, avec une large gamme de légumes, y compris des essais sur des légumes exotiques, dans l’idée d’anticiper les effets du réchauffement climatique et l’apparition de nouveaux ravageurs.
Construction du système agronomique
Apports massifs de matière organique
Le système a d’abord été construit sur une base d’apports massifs de matière organique. L’intervenant évoque des apports de compost de l’ordre de 100 tonnes par hectare, associés à une généralisation des engrais verts.
Cela fait environ onze ans qu’ils travaillent sur les engrais verts, avec de nombreux essais. Ces pratiques ont permis de commencer à faire évoluer les sols, mais plusieurs difficultés sont apparues :
- une structure de sol encore imparfaite ;
- des problèmes d’enherbement ;
- des limites dans le travail du sol en surface.
L’exploitation utilise différentes sources de matière organique :
- composts de déchets verts ;
- broyats divers ;
- BRF selon les disponibilités ;
- composts obtenus auprès de paysagistes.
Différents types de matières ont été testés : laurier, résineux, feuillus. L’idée défendue est que la meilleure matière organique est souvent celle qu’on a à disposition facilement, car la logistique d’approvisionnement est un facteur décisif.
Le coût des apports est rappelé comme un point important : autour de 14 €/t livrée pour le compost, ce qui représente un poste financier conséquent. L’intervenant souligne que cette question de l’approvisionnement en matière organique est, selon lui, un verrou majeur, y compris à l’échelle des grandes cultures.
Engrais verts et rotations
Les engrais verts sont au cœur du système. Ils sont implantés systématiquement en fin de culture, avec des espèces choisies en fonction de la saison. La rotation avec la luzerne complète ce travail.
L’intervenant insiste sur le fait que la gestion des rotations est un élément fondamental, en particulier pour maîtriser l’enherbement.
Essais techniques autour du non-travail du sol
Plantation sous couvert
Après les premières années de travail sur les engrais verts, l’exploitation a cherché à aller plus loin en mettant en place de la plantation sous couvert.
Cette approche a rencontré de grosses difficultés :
- les couverts diversifiés ne se comportaient pas de la même façon d’une année à l’autre ;
- les espèces n’arrivaient pas toutes à floraison en même temps ;
- la destruction au rouleau FACA était donc compliquée ;
- le contrôle de l’enherbement sur la ligne restait très difficile.
Un strip-till autoconstruit a été développé pour permettre la plantation mécanisée. Mais l’enherbement sur la ligne de culture a conduit à l’abandon de cette technique, car elle demandait trop de main-d’œuvre pour le désherbage manuel, sans possibilité satisfaisante de mécanisation.
Travail autour du paillage de BRF
L’exploitation s’est ensuite orientée vers une autre approche : ne plus travailler le sol, implanter les cultures et couvrir avec du BRF. Ce choix était jugé plus cohérent que l’utilisation de rouleaux de paille, car il évitait d’exporter de la matière organique d’un endroit pour la mettre ailleurs.
Le BRF utilisé est décrit comme provenant notamment de pailles ou broyats de végétaux variés, avec l’idée générale de recycler de la matière organique ligneuse.
Une nouvelle difficulté est alors apparue : la mécanisation du système. Plusieurs outils ont été essayés ou construits :
- un outil inspiré d’un mulcheur, capable d’ouvrir le paillage avant plantation ;
- une machine avec un godet rentrant dans la terre puis déposant dans le paillage.
Mais là encore, des problèmes techniques sont apparus. Le godet ouvrait bien le paillage, mais la cohésion du sol n’était pas suffisante pour que le trou se referme correctement. Lors d’essais en pleine canicule, les choux plantés mouraient progressivement.
Ces échecs ont conduit à une remise à plat du système.
Retour aux fondamentaux
À la suite de ces essais, l’exploitation a choisi de revenir à une stratégie plus simple :
- apports massifs de matière organique ;
- travail du sol superficiel ;
- densification très forte des cultures.
L’idée est de capitaliser sur l’amélioration progressive des sols pour augmenter les densités de plantation, obtenir des productions plus intéressantes économiquement et couvrir très rapidement le sol par la culture elle-même.
Selon l’intervenant, cette densification a donné de très bons résultats :
- meilleure couverture du sol ;
- augmentation de la productivité ;
- amélioration de la taille de certains légumes, notamment les choux ;
- amélioration de leur conservation.
Il cite l’exemple des carottes de conservation, où ils sont passés de deux lignes de production sur 1,20 m à trois lignes, ce qui a permis de mieux couvrir le sol et d’améliorer la production.
Gestion de l’enherbement
La stratégie de gestion de l’enherbement repose sur plusieurs leviers combinés :
- rotation avec la luzerne ;
- engrais verts systématiques ;
- binage ;
- travail superficiel ;
- désherbage manuel en finition.
L’intervenant insiste sur le rôle essentiel de la rotation dans la maîtrise des adventices.
Travail du sol superficiel et mécanisation
L’exploitation a investi dans un outil de travail du sol superficiel, utilisé sur une profondeur maximale de 12 cm : un Rubin, décrit comme un déchaumeur à disques. Un semoir pneumatique de précision y a été adapté.
Cet outil permet :
- de détruire la luzerne en deux ou trois passages superficiels ;
- de reprendre rapidement les parcelles en fin de culture ;
- de détruire une culture ou un enherbement ;
- de semer un engrais vert ou une céréale dans la foulée.
L’intérêt mis en avant est multiple :
- réduction du nombre de passages, de cinq à sept passages traditionnels à un seul ;
- travail strictement en surface ;
- très faible consommation de carburant ;
- vitesse de travail élevée, autour de 12 km/h.
Organisation des planches
Sous serre, les systèmes sont en planches permanentes. En plein champ, les planches ne sont pas permanentes à long terme : elles restent environ deux ans, puis tout est déplacé, y compris l’irrigation.
Les configurations de parcelles étant hétérogènes, les longueurs de planches peuvent varier, parfois jusqu’à 350 m, ce qui rend certaines opérations, notamment le [[désherbage mécanique]] des carottes, assez éprouvantes.
Serres, semis et BRF
L’exploitation dispose d’environ 1 800 m² de serres. Depuis deux ans, la moitié des serres est conduite sous BRF. L’autre moitié reste gérée autrement pour conserver de la souplesse, notamment pour les semis directs de carottes, navets et légumes de printemps.
Cela permet de combiner différentes techniques selon les besoins :
- BRF là où il apporte un avantage ;
- sol plus facilement semable là où le semis direct est prioritaire.
L’intervenant souligne que cette diversité de techniques permet d’optimiser les processus de production.
Sols et adaptation des pratiques
L’exploitation comprend deux grands types de sols très différents :
- des sols alluvionnaires, très calcaires ;
- des terrains d’influence glaciaire, très caillouteux et acides.
Le travail sur les apports de matière organique a permis, selon lui, de tamponner les pH et de faciliter l’implantation de cultures sur des terrains où cela était auparavant difficile. Cela a aussi rendu les rotations plus faciles entre parcelles aux caractéristiques très différentes.
Fertilisation
Des compléments de fertilisation azotée sont parfois apportés sous forme de bouchons ou de tourteaux.
L’intervenant insiste sur l’importance du raisonnement des apports dans le temps. Les gros apports de matière organique sont effectués à l’automne, impérativement avec un engrais vert derrière. Il faut ensuite raisonner les cultures en fonction des effets attendus de ces apports.
Il précise que mettre 100 t/ha au printemps juste avant plantation conduirait à des besoins importants de rattrapage en engrais, ce qui n’est pas recherché.
Irrigation
L’irrigation est présentée comme un point limité, non pas par incapacité des sols à répondre, mais par l’organisation pratique de l’exploitation :
- parcelles dispersées ;
- motopompes à déplacer ;
- arbitrages de temps de travail.
L’intervenant estime qu’il serait possible d’augmenter la production en irriguant davantage, mais que le système actuel leur convient car il permet de limiter à la fois les dépenses en eau et les contraintes de travail.
Il considère que les apports de matière organique et les couverts permettent de gagner nettement en résilience vis-à-vis de l’eau par rapport aux premières années, où les sols souffraient notamment de battance.
En plein champ, l’irrigation se fait entièrement par aspersion :
- micro-aspersion ciblée sur quelques planches ;
- sprinklers plus standard selon les cas.
Usage du plastique
L’exploitation cherche à utiliser le moins de plastique possible. En plein champ, il n’y a pas de plastique. Sous serre, le plastique n’est utilisé que pour certaines cultures comme :
- tomates ;
- aubergines ;
- cultures longues plus difficiles à biner.
L’occultation n’est pas pratiquée. Une technique utilisant des bâches d’ensilage est mentionnée uniquement à l’automne, sur des engrais verts enrichis de compost, notamment pour planter des pommes de terre après un passage de strip-till.
Résultats sanitaires et limites
Effets observés
L’intervenant mentionne plusieurs améliorations :
- progrès sur les carottes touchées par la fusariose ;
- retard des problèmes de pythium sur salade dans les parcelles sous BRF.
Il précise cependant que les champignons restent présents : les problèmes sont parfois retardés ou atténués, mais pas supprimés.
Nouvelles difficultés
Une attaque fongique a aussi été observée sur le BRF, avec un champignon qui dégradait le paillage et affectait également les melons à maturité. Cela a provoqué d’importantes pertes avant d’être identifié, ce qui conduit à envisager une évolution technique pour éviter le contact direct entre le champignon et le BRF.
Le problème majeur des punaises
La principale difficulté actuelle du système est la gestion des punaises. La biodiversité fonctionnelle a bien permis de réguler d’autres ravageurs, notamment :
- pucerons ;
- divers insectes habituellement présents localement.
En revanche, sur les punaises, les auxiliaires naturels présents ne suffisent pas. La prédation reste trop faible par rapport à leur vitesse de reproduction. C’est présenté comme le principal point de blocage du système à l’heure actuelle, aussi bien en arboriculture qu’en maraîchage.
Biodiversité fonctionnelle
La biodiversité fonctionnelle est une dimension centrale du projet. L’intervenant rappelle qu’ils se sont installés dans une logique d’environnement avant d’être dans une logique purement maraîchère.
Les aménagements mis en place sont nombreux :
- haies ;
- bandes enherbées ;
- zones non touchées servant de réserves ;
- mares ;
- tours à biodiversité ;
- nichoirs ou abris pour auxiliaires, chauves-souris, reptiles ;
- réintroductions de plantes messicoles dans les céréales ;
- réimplantation de semences végétales locales pour les bandes enherbées.
Ces infrastructures servent à :
- casser le vent ;
- maintenir les auxiliaires ;
- servir de réserves biologiques ;
- stabiliser globalement l’agrosystème.
Un exemple concret donné est la réduction des dégâts d’oiseaux sur tomate : au début de l’installation, les merles et mésanges venaient piquer les tomates lors des épisodes de sécheresse. Après implantation d’aménagements favorables, ces attaques ont cessé.
L’intervenant résume sa démarche en disant qu’ils appliquent au système agricole ce qu’ils ont appris en écologie : un écosystème stable est un écosystème diversifié. L’objectif est donc de rendre l’agrosystème plus résilient face :
- aux ravageurs ;
- aux maladies ;
- aux aléas climatiques, en particulier l’eau et la sécheresse.
Formation et parcours de l’intervenant
L’intervenant explique qu’avec son associé, ils viennent initialement d’études en environnement. Ils se sont installés en agriculture non pas d’abord pour faire du maraîchage en soi, mais pour agir concrètement sur les enjeux environnementaux.
Cela explique :
- l’importance de la biodiversité fonctionnelle dans leur démarche ;
- l’intérêt pour toutes les techniques améliorant l’agronomie ;
- la multiplication des essais depuis onze ans.
Il souligne néanmoins que l’expérimentation en ferme coûte très cher. Selon lui, les exploitations qui veulent innover doivent souvent autofinancer ces essais. Dans leur cas, cela représente environ 30 000 € par an consacrés à des essais de mécanisation et de techniques culturales.
Apport de François Mulet
Parcours et origine de la démarche
François Mulet se présente ensuite. Il a été maraîcher de 2010 à il y a deux ans, installé avec son frère en Normandie, dans le sud de l’Eure, à Breteuil-sur-Iton. Ils avaient repris la ferme familiale et choisi de se lancer dans le maraîchage.
Très vite, ils ont remis en question les modèles techniques qui leur étaient proposés, jugés coûteux et peu respectueux de l’environnement. Ils se sont alors orientés vers une réflexion centrée sur le travail du sol, considéré comme une clé majeure de la dégradation des sols, plus encore, selon lui, que la question des produits phytosanitaires.
Il insiste aussi sur une idée importante : ne pas abîmer les sols est nécessaire, mais les nourrir est encore plus important.
Reconstruction des sols et apports massifs
Les premiers essais ont été menés sur des prairies, où les résultats ont été excellents. Mais lors de l’agrandissement sur des sols à 1,4 ou 1,5 % de matière organique, les difficultés sont devenues très fortes :
- compaction ;
- hydromorphie ;
- échec du non-travail du sol sur sols dégradés.
Cela les a conduits à développer des techniques de reconstruction des sols, notamment par apports massifs de matière organique inspirés du BRF.
François Mulet rappelle que la recette stricte du BRF québécois n’a pas été reprise telle quelle. Dans les réseaux, ils ont constaté que de nombreux types de bois fonctionnaient.
Il évoque même un essai extrême à 1 500 tonnes/ha, réalisé par erreur, qui a mis en évidence, une fois l’humification enclenchée et l’activité biologique revenue, des potentiels de rendement spectaculaires.
Le rôle central des vers de terre
Le point clé de sa compréhension a été la rencontre avec les travaux de Marcel Bouché. François Mulet insiste sur le rôle fondamental des vers de terre et rappelle qu’un labour peut détruire jusqu’à 97 % des vers de terre dans l’horizon labouré.
Selon lui, la dynamique observée après apport massif de matière organique s’explique largement par le retour progressif des vers de terre :
- première année : ça pousse ;
- deuxième année : un peu mieux ;
- troisième année : très fort décollage.
L’explication avancée est leur multiplication rapide, avec un coefficient de fécondité élevé.
Cette compréhension a conduit à développer deux voies :
- reconstruire les sols rapidement par intrants massifs ;
- ou, dans certains cas, s’appuyer davantage sur le retour progressif des vers de terre, en limitant les apports massifs initiaux.
La notion de nutrition du sol est ici centrale : le sol « mange » la plante morte.
Maraîchage sol vivant et diffusion
François Mulet explique qu’une grande partie de ce travail a été portée dans le cadre du réseau « maraîchage sol vivant ». Il évoque les risques pris, les échecs, les carrières parfois mises en danger, mais aussi la dynamique de diffusion qui a suivi, notamment grâce à YouTube.
Il souligne qu’en Normandie, une très grande partie des nouvelles installations en maraîchage se font désormais dans cette logique.
Il a ensuite fondé « Ver de terre production », structure de formation et de diffusion technique, avec une activité importante de production de vidéos et de formations en France.
Verrous réglementaires
François Mulet pointe aussi un verrou réglementaire important : la directive nitrates. Selon lui, la reconstruction des sols nécessite parfois de remettre beaucoup de matière organique, donc aussi beaucoup d’azote organique, ce qui entre en contradiction avec la réglementation lorsqu’on raisonne uniquement en quantité d’azote potentiellement lessivable, sans prendre en compte la logique de reconstruction du sol.
Apport de Xavier Dubreucq
Positionnement et angle de travail
Xavier Dubreucq se présente comme conseiller agricole en maraîchage, travaillant avec des petits et gros maraîchers, notamment sur melon et salade, en France et un peu à l’étranger.
Il explique avoir découvert l’agriculture de conservation il y a une dizaine d’années. Ce qui a particulièrement attiré son attention est la réduction des maladies telluriques observée dans ces systèmes. En tant que technicien maraîcher, il y a vu une voie possible pour transposer ces principes au légume.
Son angle de travail a été différent de celui des maraîchers précédents : plutôt que de partir avec des apports massifs de matière organique, il a cherché à raisonner davantage dans la logique de l’agriculture de conservation classique, c’est-à-dire :
- arrêt du travail du sol ;
- engrais verts ;
- soin porté à la production racinaire ;
- développement de la porosité naturelle du sol.
Problèmes à gérer au démarrage
Xavier Dubreucq explique que la transition comporte une phase délicate : au début, la porosité du sol baisse temporairement, car les forces de compaction sont encore fortes alors que les forces de décompaction biologique ne sont pas encore installées.
Deux conséquences majeures doivent alors être compensées :
- une moindre capacité du sol à retenir l’eau et à permettre le développement racinaire ;
- une baisse de la minéralisation.
Il insiste donc sur deux règles essentielles au démarrage :
- soigner l’irrigation, avec des apports plus fréquents pour maintenir un bon confort hydrique ;
- compenser la baisse de disponibilité de l’azote, par une fertilisation adaptée.
Sur l’irrigation, il évoque l’usage de tensiomètres et la nécessité de maintenir la rhizosphère dans une zone de confort hydrique.
Sur la nutrition azotée, il rappelle que :
- l’engrais vert consomme de l’azote ;
- l’absence de travail du sol réduit fortement la minéralisation.
Sans compensation, les cultures jaunissent et échouent.
Réchauffement du sol et variétés
Une autre limite importante concerne le réchauffement du sol. L’absence de travail du sol ralentit le ressuyage et le réchauffement printanier, ce qui peut pénaliser les cultures primeur.
Des solutions sont évoquées :
- paillage plastique ;
- strip-till localisé ;
- travail sur le choix variétal.
Xavier Dubreucq insiste sur l’importance des variétés vigoureuses dans les premières phases de transition, car elles supportent mieux les contraintes liées à un système encore en construction.
Il souligne aussi le manque de références précises, notamment sur les températures de germination par variété, qui pourraient pourtant être très utiles pour raisonner les choix techniques.
Maladies telluriques
Avec prudence, Xavier Dubreucq partage plusieurs observations :
- recul des nématodes dans certains systèmes ;
- absence d’effet évident sur botrytis et sclérotinia en salade ;
- résultats très intéressants sur la fusariose du melon grâce à certains engrais verts, en particulier la vesce.
Selon lui, dans le cas du melon, la répétition régulière de certains engrais verts peut aller jusqu’à éradiquer le problème dans certains contextes.
Témoignage de Guillaume Bourrouilh
Guillaume Bourrouilh se présente comme producteur à Lunel, dans l’Hérault, travaillant avec sa femme sur environ 200 hectares. L’exploitation comprend environ 10 % de surfaces sous abri.
À la suite d’échanges dans le cadre d’une certification volontaire en agroenvironnement, puis de rencontres avec des agriculteurs en agriculture de conservation, il a engagé un basculement complet de l’exploitation vers la culture de conservation sous couvert.
Passage à la conservation en grandes cultures
L’exploitation a d’abord basculé les céréales. Après cinq ans de recul, il indique :
- pas de baisse de rendement ;
- forte baisse des charges ;
- amélioration de la rentabilité.
Il donne aussi l’exemple d’une année très sèche où, contrairement à beaucoup d’agriculteurs de la région, ils ont pu semer correctement grâce au semis direct.
Adaptation au melon
Le gros défi a ensuite été de transférer ces principes au melon, avec la contrainte supplémentaire de la précocité et de la pose du paillage.
Les essais progressent, à partir de petites surfaces d’abord, puis de surfaces de plus en plus importantes. L’idée est de réussir à poser un paillage et planter un melon directement sur un couvert broyé ou géré de façon minimale.
Guillaume Bourrouilh insiste sur le fait que la réussite est liée au respect strict de certaines règles, et que les échanges avec les autres agriculteurs ont été déterminants.
Investissements matériels
Le principal investissement cité est un semoir à socs, adapté aux conditions méditerranéennes, où semer dans le sec est un enjeu crucial. Les semoirs vus dans d’autres régions plus humides n’étaient pas adaptés à leur contexte.
Perspectives évoquées
Les échanges finaux abordent plusieurs pistes de travail :
- la production de biomasse in situ comme prochaine étape majeure ;
- l’intérêt des couverts permanents et des légumineuses vivaces ;
- la possibilité, à terme, de produire des annuelles dans des vivaces, comme de la luzerne ou des prairies ;
- le rôle futur du bilan carbone des systèmes ;
- la question de la valeur nutritive des produits, encore peu documentée.
François Mulet insiste sur le fait que les vingt prochaines années devront permettre de dépasser la simple reconstruction des sols par apports, pour aller vers des systèmes capables de produire eux-mêmes une très grande quantité de biomasse structurante.
Rentabilité, temps et satisfactions
En conclusion, plusieurs retours d’expérience sont donnés sur la rentabilité et le temps nécessaire à la stabilisation des systèmes.
Pour le premier maraîcher intervenant, la rentabilité a été présente dès la première année dans la mesure où l’exploitation était entièrement en location, donc avec peu de charges fixes. Mais il estime qu’il a fallu environ trois ans pour retrouver :
- des taux de matière organique acceptables ;
- des rendements satisfaisants ;
- un fonctionnement global cohérent du sol.
François Mulet explique que, dans leur propre trajectoire, il leur a fallu environ sept ans pour arriver à une rentabilité satisfaisante, car ils ont dû inventer beaucoup de choses eux-mêmes. Mais il souligne qu’aujourd’hui, grâce à l’expérience accumulée, certaines installations peuvent être rentables dès la première année, notamment lorsqu’elles démarrent sur prairie avec un système déjà bien pensé.
Guillaume Bourrouilh indique que sur céréales, la rentabilité a été obtenue dès la première année grâce à l’accompagnement et au respect des bonnes pratiques, tandis que sur le tunnel de Xavier Dubreucq, il a fallu environ cinq ans pour obtenir les résultats recherchés.
Enfin, les intervenants soulignent à la fois :
- la satisfaction d’avoir fait évoluer leurs systèmes ;
- la difficulté d’avoir souvent dû produire eux-mêmes les références techniques ;
- le manque d’accompagnement institutionnel ressenti ;
- mais aussi l’importance du partage entre agriculteurs pour accélérer l’apprentissage collectif.