Polyculture-élevage et bio-stimulants dans le Tarn, avec Bruno Cabrol
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SOMMAIRE :
00:00:15 : Présentation générale
00:27:30 : Système de culture
00:42:10 : Gestion des cultures
01:16:50 : Biostimulants
01:58:20 : Visite des parcelles
Présentation de l’exploitation
Bruno Cabrol est éleveur laitier dans le Tarn. Il a 40 ans et s’est installé en 2002 en reprenant l’exploitation familiale de son père, qui est aujourd’hui à la retraite mais continue de l’aider beaucoup. Son père avait déjà commencé à aller vers le semis direct, notamment avec un Horsch dès 1996.
L’exploitation comprend :
- environ 55 vaches laitières ;
- une production autour de 200 000 à 250 000 litres de lait, en monotraite ;
- 150 hectares de terres ;
- environ 60 hectares irrigués, ou irrigables selon les années et les situations.
L’exploitation se situe en milieu périurbain. Bruno explique que, si une route ou une infrastructure passe à moins de 150 mètres, une partie de la ferme peut être directement impactée. Le contexte foncier est donc contraignant.
Les sols sont très majoritairement composés de boulbènes caillouteuses, à hauteur d’environ 80 %. Il s’agit de terres avec 10 à 20 % d’argile, puis un équilibre entre limons et sables. Il dispose aussi de quelques argilo-calcaires profonds du Lauragais.
Pour l’irrigation, l’exploitation bénéficie de retenues alimentées au pied de la Montagne noire, en bordure du Massif central. Le climat local est marqué par :
- de grosses périodes de vent d’autan, très asséchant ;
- parfois des épisodes orageux violents de type cévenol.
Historique du semis direct sur la ferme
Le passage vers des techniques sans labour est ancien sur la ferme. Le père de Bruno, installé dans les années 1970, avait arrêté très tôt le labour, jugé trop usant et trop coûteux. Il était alors passé à des techniques simplifiées : un ou deux passages de chisel, un coup de rotobêche ou d’outil rotatif, puis le semis.
Pendant longtemps, ce fonctionnement a été maintenu. Mais le départ d’un salarié a conduit à une remise en question de l’organisation. Le père de Bruno, qui gérait alors environ 80 vaches laitières, n’avait plus le temps de s’occuper à la fois des animaux et du travail du sol. C’est dans ce contexte qu’il a cherché à simplifier le travail et à gagner du temps.
C’est ainsi que la ferme est allée vers une forme de semis direct, d’abord avec des outils de type Horsch. Bruno raconte que les débuts ont été très empiriques. Un commercial était venu avec un semoir et, face à une parcelle couverte de moutarde, il avait affirmé qu’il ne fallait surtout pas faire de semis direct de maïs là-dedans. Pourtant, la ferme a commencé ainsi.
Au départ, les couverts étaient simples :
Très vite, ils ont observé que les couverts ne restaient pas à 20 cm : la moutarde montait à un mètre. Cela a conduit à faire évoluer les rotations. Mais à cette époque, la logique restait surtout productive : faire du ray-grass, du maïs, nourrir le troupeau, récolter beaucoup, sans forcément penser d’abord à nourrir le sol.
Une longue phase de simplification sans véritable construction du sol
Pendant des années, la ferme a donc simplifié le travail du sol, mais sans encore avoir une véritable stratégie de régénération biologique. Bruno explique qu’ils faisaient en quelque sorte « des revenus pour le troupeau » mais pas « pour le sol ».
Cela a conduit à plusieurs constats :
- en cas de récoltes difficiles, les sols se tassaient ;
- la restructuration se faisait, mais très lentement ;
- les productions restaient correctes si l’on mettait de l’engrais ;
- la transition vers le semis direct avait tout de même provoqué une baisse de rendement au départ, avant un retour progressif à des niveaux jugés « à peu près normaux ».
À leurs yeux, le système avait malgré tout des avantages :
- davantage de portance ;
- moins de battance ;
- un fonctionnement globalement satisfaisant ;
- des coûts de mécanisation et du temps de travail réduits.
Mais, rétrospectivement, Bruno considère qu’ils ne reconstruisaient pas réellement la fertilité.
Le tournant de la crise économique
Autour de 2011-2012, la ferme se retrouve dans une situation très difficile. L’exploitation s’était fortement spécialisée :
- production d’environ un million de litres de lait ;
- 100 vaches ;
- robot de traite ;
- pression économique forte.
La ferme entre alors en redressement judiciaire. Pour Bruno, c’est un moment charnière : il faut trouver des solutions peu coûteuses, économes, capables de faire rentrer de l’argent sans augmenter les charges.
C’est à partir de là que plusieurs expériences marquantes vont changer sa manière de voir les sols.
L’observation décisive des prairies et des parcelles en bonne santé
Bruno obtient l’autorisation de retourner certaines prairies naturelles et d’y implanter du maïs irrigué. Le résultat le marque profondément. Sur des prairies pourtant jugées médiocres, simplement pâturées tardivement, avec beaucoup de piétinement et peu de fertilisation, le maïs donne des résultats spectaculaires.
Il décrit ces prairies retournées comme une véritable couche de compost. Le maïs y produit des rendements énormes, de l’ordre de 50 tonnes sur deux hectares dans un cas qui l’a fortement impressionné.
Dans le même temps, il observe d’autres situations :
- des parcelles extérieures, pauvres, caillouteuses, mais venant d’anciens systèmes d’élevage avec peu de travail du sol, répondent très bien ;
- à l’inverse, des terres réputées meilleures, mais érodées ou biologiquement dégradées, fonctionnent mal ;
- une ancienne très bonne parcelle prêtée pendant neuf ans à un tabaculteur, labourée et fortement travaillée, revient dans un état catastrophique.
Sur cette dernière parcelle, pourtant argilo-calcaire profond et autrefois très productive, malgré fumier, engrais, semis de couvert, le blé ne donne plus que 35 quintaux au lieu de 60 auparavant. À l’inverse, des parcelles caillouteuses et médiocres, mais en bonne santé biologique, se comportent très bien.
C’est à ce moment-là qu’il se dit qu’« il y a quelque chose à voir ».
La découverte de l’importance de la biologie du sol
Parallèlement à ces observations de terrain, Bruno est influencé par l’expérience de son frère en jardinage de type permaculture. Son frère travaillait sans labour, avec couverture du sol, et obtenait de bons résultats. Sur un nouveau jardin qui avait été retravaillé, les aubergines tombaient malades. Une intervention avec des racines porteuses de mycorhizes, prélevées sur d’autres plantes, a semblé résoudre rapidement le problème.
Cet épisode pousse Bruno à s’intéresser à la biologie du sol, d’abord par les mycorhizes, même s’il juge ensuite ces solutions seules trop coûteuses.
En cherchant des informations, il tombe sur des vidéos américaines, à une époque où il y avait encore peu de ressources francophones. Il cite notamment :
- Gabe Brown ;
- le professeur de Caroline du Nord Ray Archuleta ;
- d’autres intervenants américains connus dans le milieu de l’agriculture de conservation et de l’agriculture régénérative.
C’est à partir de là qu’il commence à comprendre autrement le fonctionnement du sol.
Les débuts des couverts multi-espèces et du semis direct dans le vert
Bruno se lance alors dans :
- les couverts multi-espèces ;
- beaucoup de seigle ;
- le semis très tardif de maïs dans le couvert vivant ou roulé.
Ses premiers essais montrent rapidement que le semis direct dans du vert est souvent plus facile que sur sol nu. Il teste sur prairie, sur ray-grass, sur différentes situations, et constate que le semis fonctionne mieux quand le sol est protégé.
Il décrit aussi l’évolution du matériel. Sur la ferme, ils travaillaient avec :
- une fraise ou des outils très simplifiés ;
- un semoir monograine ;
- à la CUMA, un semoir de semis direct de type Porter, utilisé depuis 2003 pour le maïs.
Mais l’organisation en CUMA devenait compliquée lorsqu’il était quasiment le seul à faire du direct. Il fallait passer beaucoup de temps sur les réglages. Finalement, Bruno achète son propre semoir d’occasion, un semoir traîné modifié. Il en parle très positivement :
- il rentre bien ;
- il est léger ;
- il permet de travailler assez vite ;
- le simple fait d’avancer correctement suffit à produire un peu de terre fine autour de la graine.
Pour lui, cet outil a très bien convenu à son système.
Le problème des sols compactés sans apport de nourriture
En avançant, Bruno comprend que le semis direct seul ne suffit pas. Avec un agronome de terrain, il réalise des profils de sol et des analyses.
Le constat est clair :
- les sols sont souvent compacts ;
- il existe bien des vers de terre, mais l’activité biologique reste limitée ;
- certaines parcelles sont à 0 ou 1 % de matière organique seulement ;
- les systèmes précédents, avec luzerne exportée, maïs irrigué, ray-grass, exportation fréquente et peu de retour au sol, ont fortement appauvri les terres.
Pour lui, le point essentiel devient évident : faire du semis direct sans nourrir le sol ne provoque pas de révolution. Le sol ne se reconstruit pas tout seul si on ne lui donne pas de biomasse à digérer.
À l’inverse, dès qu’on nourrit le sol, « ça explose ».
Les gros couverts plutôt que les apports extérieurs
Bruno a aussi essayé d’apporter du bois ou des déchets verts. Il évoque un apport de 22 tonnes par hectare de matière ligneuse, pour un coût d’environ 300 euros par hectare. Après expérience, il juge cette stratégie peu pertinente dans son contexte :
- coût élevé ;
- logistique lourde ;
- intérêt insuffisant par rapport à des couverts bien menés ;
- nuisances possibles en zone périurbaine.
Il préfère désormais miser sur les gros couverts végétaux, qu’il juge bien plus efficaces et plus cohérents économiquement. Selon lui, un couvert coûte bien moins cher, surtout lorsqu’on produit une partie de ses semences, et permet de nourrir réellement la vie du sol.
L’effet spectaculaire sur la matière organique
Sur une parcelle irriguée de maïs où il décide de « mettre le paquet », il cumule :
- fumier de cheval ;
- fumier de la ferme ;
- couverts ;
- maintien d’une partie de la biomasse sur place ;
- arrêt des exports de ray-grass.
Au bout de trois ans, une nouvelle analyse montre un changement important :
- on n’est plus autour de 1 % de matière organique ;
- on monte vers 2,5 %.
Pour Bruno, l’évolution des sols peut donc être très rapide si l’on alimente correctement le système. C’est aussi ce qui lui permet ensuite de réduire les phyto et, progressivement, les engrais minéraux.
Les limites du semis direct sur sols nus et l’importance de la couverture
Bruno insiste longuement sur un problème qu’il a beaucoup rencontré : en semis direct pur sur ray-grass ou sur sol nu, dans certains cas, le maïs lève bien mais se retrouve ensuite dans du vide. Le sol se dessèche, se rétracte, et les racines ne sont plus en bon contact. Cela peut conduire à des catastrophes, avec des rendements extrêmement faibles.
Il a observé que :
- lorsque le semis est réalisé dans de bonnes conditions d’humidité, le passage du semoir peut lisser légèrement le sillon ;
- ce lissage peut parfois être bénéfique, en assurant un meilleur contact ;
- sur sol sec, l’absence de couverture entraîne des échecs beaucoup plus fréquents ;
- sur couvert végétal, au contraire, le semis est plus facile et plus fiable.
Cette expérience l’a amené à donner une priorité absolue à la couverture permanente du sol.
Réduction du travail, baisse des charges et achat du semoir
Dans sa période de redressement, Bruno cherche à économiser partout :
- moins d’heures de tracteur ;
- moins de main-d’œuvre ;
- moins de carburant ;
- moins de charges de mécanisation.
L’achat de son semoir traîné s’inscrit dans cette logique. Il voulait continuer le direct, sans dépendre totalement de la CUMA et de ses contraintes.
Il explique qu’avec cet outil, la ferme a pu poursuivre :
- les semis de maïs dans couvert ;
- les couverts multi-espèces ;
- la baisse du travail du sol.
La baisse des phytos et la compréhension des effets sur le maïs
Au début de ses semis dans gros couverts, Bruno utilisait encore du glyphosate, parfois à des doses qu’il juge aujourd’hui trop fortes. Il raconte un premier semis de maïs tardif, autour du 24 mai, dans un gros couvert roulé et semé en direct. Le maïs avait levé, mais il était resté pâle pendant près d’un mois.
Avec le recul, il pense que plusieurs facteurs ont joué :
- effet du glyphosate encore actif ;
- immobilisation temporaire de l’azote liée au couvert mature ;
- manque de fertilité initiale du sol.
Cette période lui a appris que :
- le couvert nourrit le sol surtout l’année suivante ;
- sur le moment, un gros couvert peut provoquer une phase de creux ;
- la réussite dépend beaucoup de l’état initial du sol.
Les profils de sol comme outil de compréhension
Bruno a beaucoup utilisé les profils de sol, notamment au démarrage de cette nouvelle phase de transition. Il les juge très utiles pour :
- observer la profondeur d’exploration racinaire ;
- repérer les zones compactées ;
- comprendre les changements de texture dans le sous-sol ;
- visualiser la structure et l’état d’aération.
Il explique qu’un bon profil doit descendre suffisamment profondément, et non se limiter à la couche superficielle. C’est ce travail qui l’a aidé à mieux raisonner ses choix.
Aujourd’hui, il en fait moins, car il connaît mieux ses parcelles, mais il estime que cela reste une démarche très instructive pour ceux qui débutent.
Le rôle décisif de la couverture du sol, même sur terrains maigres
Une observation l’a particulièrement marqué lors de la pose d’une canalisation d’irrigation traversant différents types de sols. Dans une prairie naturelle fauchée et exportée, pourtant en fond de vallée sur terrain profond, il y avait très peu de vers de terre. À l’inverse, dans certaines terres très maigres, très sableuses en profondeur, mais bien couvertes et biologiquement actives, il trouvait de gros vers de terre.
Cette comparaison le conduit à une idée forte : l’état biologique dépend davantage de la manière dont on s’occupe du sol — couverture, retours organiques, biomasse — que de la seule « qualité naturelle » du terrain.
Il affirme même avoir parfois de meilleurs rendements sur des terrains maigres mais en bonne santé que sur de très bons argilo-calcaires profonds biologiquement dégradés.
Rotations de cultures sur la ferme
Historiquement, la ferme était organisée autour :
- des terres irriguées ;
- des terres sèches ;
- du besoin fourrager du troupeau.
Pendant une période, les terres irriguées étaient dominées par :
- ray-grass ;
- maïs ;
- luzerne.
Vers 2010, il y avait environ un tiers de la ferme en luzerne, avec ensuite blé, maïs, ray-grass selon les parcelles.
Sur les parcelles sèches, les successions ressemblaient plutôt à :
- blé ;
- ray-grass ;
- blé ;
- ray-grass.
Avec l’évolution du système et la volonté de restaurer les sols, Bruno a introduit :
- les couverts d’été entre les cultures ;
- davantage de diversité dans les couverts ;
- du sorgho sucré pour le troupeau ;
- des légumineuses et des plantes destinées aussi à produire ses semences de couverts.
L’adaptation du système fourrager à la baisse de production laitière
Bruno explique que le système fourrager est directement lié au niveau de production du troupeau. À l’époque où les vaches produisaient autour de 30 litres, il fallait des fourrages très riches, comme :
- du maïs très énergétique ;
- du ray-grass ensilé à forte valeur ;
- des ensilages riches en protéines.
Mais ce système était extrêmement exigeant en main-d’œuvre et en organisation. Avec la monotraite et une production autour de 15 litres, les besoins changent.
Cela ouvre la porte à d’autres fourrages :
- sorgho sucré ;
- pâturage de couverts ;
- aliments moins concentrés mais plus cohérents avec les sols et le niveau de production recherché.
Pour Bruno, cette cohérence entre troupeau, système fourrager et fonctionnement du sol est essentielle.
Introduction du sorgho sucré
Le sorgho sucré a pris une place importante dans sa réflexion. Bruno l’apprécie parce que :
- il se comporte bien sans azote ;
- il résiste mieux à la sécheresse ;
- il permet de sécuriser une partie du système fourrager ;
- il s’intègre bien dans une stratégie d’amélioration du sol.
Dans son assolement irrigué, il raisonne désormais par site d’irrigation, avec :
- une partie maïs ;
- une partie sorgho ;
- une partie céréale à paille, souvent du blé.
Le blé permet ensuite de faire un couvert d’été. Si l’année est favorable, il peut irriguer ce couvert. Si l’année est trop chaude et trop tendue, il donne la priorité au maïs et au sorgho.
Cela lui permet de mieux sécuriser l’eau et d’éviter de tout miser sur le maïs.
L’intérêt des couverts d’été pour restructurer les zones compactes
Bruno insiste sur le fait que les couverts d’été sont très importants pour gérer les zones hydromorphes ou compactées. Lorsqu’on passe directement du sec à l’humide avec seulement un couvert d’hiver, certaines zones restent bloquées, noircissent, et ne se restructurent pas.
Le couvert d’été permet au contraire :
- de profiter d’une fenêtre où il fait chaud ;
- d’installer des plantes puissantes comme le sorgho ou les crucifères ;
- de remettre de l’activité biologique dans les zones tassées ;
- de créer des puits d’infiltration.
Selon lui, les parcelles ayant reçu un bon couvert d’été présentent ensuite beaucoup moins de problèmes.
Gestion des parcelles sèches
Sur les parcelles non irriguées, Bruno cherche aussi à améliorer l’agronomie. Il décrit un fonctionnement où il récolte de l’herbe tant que cela pousse bien, puis il laisse parfois une coupe de ray-grass au sol lorsque le stade est trop avancé ou qu’il passe à autre chose. Cela permet de restituer de la matière organique.
Ensuite, sur ces ray-grass, il peut implanter assez tôt un couvert d’été, parfois dès début juin, quand les conditions le permettent.
Un objectif important est aussi la gestion du brome, qu’il décrit comme une herbe très problématique chez lui. Ce brome fourrager est très agressif :
- il pousse dans de nombreuses conditions ;
- il peut grainer rapidement ;
- il envahit les prairies et les ray-grass si on le laisse faire.
Il considère qu’il faut absolument le contrôler dans la rotation, notamment grâce à des cultures et à des interventions adaptées.
Assolement actuel
Bruno évoque un assolement comprenant environ :
- 45 hectares de maïs ;
- 25 hectares de sorgho ;
- 45 hectares de blé.
À cela s’ajoutent les surfaces destinées à produire des semences de couverts :
- féverole ;
- pois ;
- vesce ;
- parfois trèfle incarnat ;
- d’autres espèces selon les années.
Composition des couverts
Bruno compose ses mélanges avec une grande diversité d’espèces, en cherchant à en produire lui-même une part croissante.
Pour les couverts d’hiver, il utilise notamment :
- Seigle ;
- avoine noire ;
- avoine blanche ;
- avoine brésilienne ;
- féverole ;
- pois fourrager ;
- vesce commune ;
- trèfle incarnat ;
- trèfle d’Alexandrie ;
- radis chinois ;
- radis fourrager ;
- navette ;
- moutarde brune avec prudence ;
- colza ;
- lin ;
- parfois niger.
Pour les couverts d’été, la base est souvent :
Parmi les légumineuses d’été, il cite :
- lablab ;
- cowpea ;
- haricot mungo, qu’il teste car il pousse vite et produit des semences en 60 jours dans ses conditions ;
- crotalaire, qu’il juge intéressante car peu coûteuse et capable de pousser vite.
Il souligne que les légumineuses ne réussissent pas toujours bien chez lui, notamment en été sec, mais qu’elles restent importantes dans la réflexion.
Fertilisation organique et minérale
Bruno dispose d’effluents d’élevage, mais leur utilisation est limitée par plusieurs contraintes :
- proximité des maisons ;
- réglementation ;
- portance des sols ;
- distances ;
- calendrier.
Il utilise selon les situations :
- fumier ;
- lisier ;
- parfois fumier de cheval.
Il n’a pas de schéma fixe, car cela dépend beaucoup des parcelles et des possibilités d’accès.
Pour la fertilisation minérale, il travaille surtout avec :
- urée ;
- ammonitrate soufré.
Il indique mettre souvent environ 100 kg d’ammo soufrée, soit à peu près 30 unités d’azote et 37 unités de soufre, puis ajuster avec l’urée.
Sur ses cultures, cela conduit à des niveaux de fertilisation qui tournent autour de :
- 120 unités sur blé selon les cas ;
- 150 à 180 unités sur maïs selon l’état de la parcelle, parfois moins quand le sol répond bien.
Il observe que sur les parcelles en pleine santé biologique, les cultures répondent beaucoup mieux et qu’il peut réduire la fertilisation.
Les bio-stimulants et l’enrobage de semences
Bruno s’intéresse fortement aux bio-stimulants, en particulier via l’enrobage des semences. Il explique sa logique de manière simple : d’abord nourrir, puis inoculer.
Parmi les éléments qu’il utilise ou teste :
- acides humiques ;
- sucre ou mélasse ;
- acides aminés ;
- poudres organiques ;
- compost fin ou lombricompost ;
- micro-organismes spécifiques.
Il cite pour les céréales l’usage de :
- Pseudomonas pour la protection, notamment contre la carie ;
- Trichoderma pour la protection et la stimulation racinaire.
Il explique que la carie du blé a été un vrai problème lorsqu’il a introduit des semences de populations sans protection. Depuis, il juge indispensable de protéger biologiquement les semences sur ce point.
Pour lui, l’objectif de ces enrobages est double :
- nourrir la microvie autour de la graine ;
- favoriser l’installation d’une activité biologique diversifiée au moment de la levée.
Il insiste aussi sur l’intérêt des semences de ferme, qu’il considère plus « vivantes » et mieux adaptées à une logique de sol vivant que des semences déjà fortement traitées.
Le thé de compost oxygéné
Bruno évoque également le thé de compost oxygéné, qu’il n’a pas encore réellement mis en œuvre au moment de la vidéo, mais qui l’intéresse beaucoup.
Le principe, tel qu’il le décrit, est :
- prendre un compost de qualité ;
- le mettre dans l’eau comme un sachet de thé ;
- oxygéner la préparation ;
- ajouter du sucre et d’autres aliments pour les micro-organismes ;
- laisser se développer cette vie pendant 24 à 48 heures.
Le but est ensuite d’utiliser cette solution pour inoculer :
- les graines ;
- les plantes ;
- le sol.
Il reconnaît toutefois que l’application en foliaire sur toute la ferme est compliquée dans son contexte matériel. C’est pourquoi il préfère souvent raisonner sur la graine, ce qui lui paraît plus simple et plus compatible avec son organisation.
Réduction des phytos et évolution des pratiques de désherbage
Bruno a progressivement réduit les phytos. Il explique qu’autrefois les traitements de post-levée du maïs étaient réalisés par son père, puis par entreprise ou CUMA. Avec le durcissement réglementaire, la nécessité d’ordonnances et les difficultés d’organisation, ce système est devenu de plus en plus lourd et de moins en moins efficace.
Il a donc acheté son propre pulvérisateur. Cela lui permet :
- de traiter au bon moment ;
- d’adapter les doses ;
- de viser des baisses de doses réelles.
Il indique par exemple :
- travailler souvent autour d’un litre de glyphosate sur céréales ;
- parfois moins en maïs, selon les situations ;
- compléter éventuellement avec très peu d’anti-dicotylédones ou d’autres produits localisés.
Mais son objectif est clairement de réduire au maximum.
Il explique aussi qu’un sol plus vivant et mieux couvert concurrence davantage les adventices. Le système devient plus tolérant et plus robuste.
Le glyphosate : un usage réduit mais encore présent
Bruno ne dit pas qu’il s’est totalement passé de glyphosate. Au contraire, il explique honnêtement qu’il reste dans son système, notamment pour certaines situations difficiles, en particulier avec du brome ou des vivaces.
Cependant, son raisonnement a évolué :
- baisser les doses ;
- intervenir au bon moment ;
- éviter les traitements inutiles ;
- compenser les effets négatifs éventuels par une forte activité biologique, du sucre, de la nutrition sur graine ou en foliaire.
Il dit clairement que se passer totalement de glyphosate n’est pas encore gagné chez lui, mais que plus le sol est vivant, plus la culture pousse vite et concurrence les adventices.
Protection des cultures et biodiversité
Bruno a fait le choix de ne pas mettre d’insecticide sur le maïs l’année de la vidéo, et de ne pas utiliser non plus de trichogrammes cette fois-là.
Ce choix s’appuie sur le contexte très particulier de son exploitation :
- petites parcelles, en moyenne autour de 3 hectares ;
- nombreuses haies, arbres, rivières et barrières naturelles ;
- ferme très regroupée ;
- présence immédiate d’une réserve naturelle de 50 hectares avec des étangs.
Il considère que cette proximité avec un milieu très riche en biodiversité lui apporte une régulation naturelle importante :
- rapaces ;
- chouettes ;
- renards ;
- oiseaux insectivores ;
- hérons et aigrettes ;
- chauves-souris ;
- guêpiers d’Europe, qu’il observe au-dessus des champs et qu’il voit chasser activement.
Il rapporte que, dans ce contexte, les dégâts de gibier restent faibles et que la pression de certains ravageurs est étonnamment contenue.
Il cite aussi des travaux américains montrant que dans des systèmes très écologiques, riches en diversité végétale et biologique, on peut observer beaucoup moins de ravageurs que dans des systèmes conventionnels fortement protégés.
Gestion de la compaction
La compaction est un fil rouge de tout le raisonnement de Bruno. Il rappelle que sur une ferme d’élevage, avec :
- récoltes d’ensilage ;
- épandages ;
- passages multiples ;
- matériel parfois contraint,
on compacte inévitablement les sols.
Il essaie de limiter cela par :
- l’usage de basses pressions sur certains matériels ;
- le raisonnement des dates d’intervention ;
- les couverts d’été ;
- les racines puissantes ;
- la restitution de biomasse ;
- des rotations permettant de « couper les cycles ».
Mais il reconnaît que tout ne peut pas être parfaitement maîtrisé.
Pour lui, sans apport de biomasse et sans couverts, un sol tassé reste tassé très longtemps. Avec des couverts bien menés, l’évolution peut être beaucoup plus rapide.
Les crucifères, le sorgho et les plantes structurantes
Bruno insiste sur l’efficacité de certaines plantes dans la restructuration :
- radis chinois ;
- radis fourrager ;
- navette ;
- autres crucifères ;
- sorgho, surtout sorgho sucré tardif.
Il explique que lorsqu’on sème les crucifères au bon moment, notamment fin juillet à fin septembre selon les années, elles développent des systèmes racinaires très puissants. En profil de sol, il a pu retrouver des racines très profondes de radis chinois.
Le sorgho joue aussi un rôle important, notamment dans les zones sèches ou compactées, grâce à sa puissance racinaire et sa capacité à produire de la biomasse même dans des conditions difficiles.
Vers une évolution future de la rotation
Bruno envisage de faire évoluer encore sa rotation, d’autant plus qu’il baisse la taille du troupeau.
Il cite notamment l’idée d’aller vers une rotation inspirée d’autres agriculteurs :
- couvert d’hiver ;
- sorgho sucré ;
- pâturage éventuel ;
- production de semences de couverts à base de féverole, pois, vesce ;
- colza associé multi-espèces ;
- plusieurs blés derrière pour profiter d’un couvert déjà installé.
Son objectif est d’aller vers :
- davantage de cohérence agronomique ;
- davantage d’autonomie en semences et en protéines ;
- une baisse supplémentaire de l’azote minéral.
Les rendements et la phase de transition
Bruno reste très transparent sur les rendements. Il a pris des « cartons » certaines années, notamment :
- à cause du manque de désherbage ;
- à cause d’erreurs d’irrigation ;
- à cause de parcelles très dégradées biologiquement ;
- à cause du temps nécessaire pour apprendre.
Sur maïs, il cite des niveaux de 100 à 120 quintaux dans de bonnes situations, mais avec une forte variabilité liée au contexte.
Sur blé, il mentionne souvent des rendements autour de 40 à 50 quintaux, avec parfois un peu plus sur les meilleures parcelles, mais aussi des échecs importants.
Sur orge, il a eu de bonnes marges certaines années avec très peu d’intrants, mais aussi des années plus difficiles.
Pour lui, la transition demande du temps, des essais, des erreurs, et une bonne lecture du terrain.
Le maïs population et les semences de ferme
Bruno teste aussi des maïs population. Il avait commencé avec des maïs pas forcément bien adaptés, ce qui avait conduit à des rendements en retrait. Plus récemment, il teste des populations mieux adaptées, notamment issues du Pays basque, avec enrobage biologique.
Il ne tire pas encore de conclusion définitive au moment de la vidéo, mais il est impressionné par certains résultats visuels, notamment au niveau des épis.
Il voit plusieurs intérêts à ces semences :
- coût réduit ;
- possibilité d’augmenter les densités sans exploser le budget ;
- absence de traitements chimiques de base ;
- meilleure compatibilité avec des enrobages biologiques maison.
Il teste aussi des croisements et des productions de semences à la ferme.
Le pâturage des couverts
Le pâturage des couverts est une pratique récente chez lui. Il commence par sortir surtout :
- les vaches taries ;
- les génisses.
Le pâturage est encore en phase d’apprentissage, mais il y voit un intérêt important :
- valoriser des couverts qui n’auraient pas forcément une valeur alimentaire suffisante pour des vaches à haut niveau de production ;
- recycler la biomasse ;
- ajuster la gestion de la couverture selon les objectifs de la parcelle.
Les animaux consomment notamment :
- sorgho ;
- crucifères ;
- certaines légumineuses ;
- tournesol, selon le stade ;
- d’autres espèces présentes dans les mélanges.
Bruno observe aussi qu’après pâturage, les oiseaux viennent en masse consommer les graines accessibles, ce qui renforce encore la biodiversité du système.
Une vision du sol centrée sur la couverture et la diversité
Tout au long de son témoignage, Bruno revient sur quelques idées fortes :
- le semis direct seul ne suffit pas ;
- il faut nourrir le sol ;
- les gros couverts sont beaucoup plus efficaces que la simple absence de labour ;
- la diversité végétale change profondément la dynamique biologique ;
- la couverture permanente protège, nourrit et structure ;
- un sol vivant pousse mieux, infiltre mieux, concurrence mieux les adventices et tolère mieux les aléas.
Il insiste aussi sur l’idée que les plus beaux résultats ne viennent pas forcément des « meilleures terres », mais souvent des parcelles où l’on a su reconstruire la santé biologique.
Conclusion
Le parcours de Bruno Cabrol montre une transition progressive, faite de contraintes économiques, d’observations de terrain, d’essais, d’échecs et d’apprentissages.
Parti d’une logique de simplification du travail du sol pour gagner du temps, il en est venu à une vision beaucoup plus globale, centrée sur :
- la biologie du sol ;
- les couverts multi-espèces ;
- la restitution de biomasse ;
- la réduction des intrants ;
- l’adaptation du système fourrager ;
- l’intégration de la biodiversité.
Son témoignage met en avant une idée centrale : ce n’est pas seulement l’absence de travail du sol qui régénère un système, mais la capacité à maintenir des sols couverts, nourris, biologiquement actifs et intégrés dans un ensemble cohérent entre cultures, élevage et environnement.